Du catholicisme attestataire

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Jean-Pierre Denis, directeur de la rédaction de La Vie, livre souvent des analyses surprenantes. À l’image de son hebdomadaire, il parvient à saisir des lecteurs qui lui seraient spontanément hostiles tout en dissolvant l’heureux effet quelques numéros plus tard après une charge idéologique plus digne de Laurent Joffrin que d’Emmanuel Mounier. C’est cette impression ambiguë que son livre Un catholique s’est échappé abandonne au lecteur.

 

Jean-Pierre Denis jouit d’une écriture délicate et même joyeusement audacieuse par moment. À sa table de travail, il a tissé le fil d’un touchant dialogue avec un père mourant sur les causes de la foi, et donc de l’espérance. C’est peu de dire que sa réponse à l’agonisant fut colorée : l’auteur aime les lieux, les paysages, peut-être même les traditions. Les Pyrénées font souvent cet effet-là. Il pressent la richesse de ce legs, rappelant jusqu’à l’obligation qu’il impose aux catholiques : « Et comme nous ne disons rien, et comme nous ne faisons rien, ce sont eux, qui ne mettent jamais les pieds à l’Eglise, qui nous l’indiquent ». Journaliste et poète, Denis est clairvoyant sur le faible effort missionnaire des pratiquants et son constat qu’ « il y a donc un immense effort à faire pour réveiller ceux que le sacrement a comblés de grâce à leur naissance, mais qui se sont éloignés ». Las, les remèdes du docteur Jean-Pierre Denis sont d’une posologie étrange, et même les esprits les plus optimistes y soupçonneraient un léger placebo.

 

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Ainsi, le catholique qui s’est échappé, à la fois du monde et des vieilleries institutionnelles, nous semble souvent un peu hagard. S’il s’accroche au « catholicisme attestataire », il est surtout occupé par des idées de péchés capitaux dont le catholicisme devrait perpétuellement chercher à se défaire. Parmi eux, la fameuse tentation identitaire tient une bonne place. Nous sommes plus proches des nuées que des faits. Signe pour l’auteur de la « maladie maurrassienne qui revient », cette tentation serait le fait de personnes refusant « une autre Europe qui naît » et qui utiliseraient le christianisme comme signe de reconnaissance plutôt que comme élan vers la vérité. Parfois intégré à ce genre de précipité avec mes amis, je cherche encore qui, parmi nous, confond l’évangile et le saucisson et la messe avec un meeting. Nous aurions plutôt tendance à accumuler les pénitences pour ne plus jamais avoir Jean-Paul Sartre en chair, le kaléidoscope des socialismes en annonce de fin de messe et l’introspection trotskyste en guise de confession.

Qu’on nous présente enfin un catholique identitaire, et nous jugerons sur pièce ! Pour le moment, nous croyons plutôt à un utile fantasme d’une frange installée des influenceurs catholiques pour conserver audience et respectabilité. Qu’on nous le livre même demi-identitaire, n’ayant pas lu son Dandrieu, n’ayant jamais dit le moindre mot sur les envolées prophétiques du pape , nous serons heureux de rencontrer enfin la cause de tant de maux. À Jean-Pierre Denis, qui pense que « le christianisme ne croit pas aux fantômes », osons ce conseil : qu’il cesse donc d’invoquer des esprits qui ne sont pas là, et qui s’ils arrivaient, puisque le pire arrive toujours, n’auraient personne à convaincre puisque nous sommes justement « les survivants » des élucubrations idéologiques de nos chers ascendants.

 

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Mais suivons pourtant Jean-Pierre Denis, et imaginons suivre la maigre communauté catholique soulagée de ses déviationnistes identitaires. La troupe rabougrie devrait attester, c’est-à-dire, chez l’auteur, être des témoins « d’un christianisme qui assure et qui assume ». Si l’originalité pastorale est minime, elle ne pourra qu’être universellement partagée par les croyants. À ceci près que nous aimerions tout de même un ménage ecclésial époussetant l’Institution d’anachronismes exaspérants : les évêchés transformés en bureaucraties, les conférences épiscopales muées en partis politiques, les bien-pensants cadenassant la vigueur des laïcs, les constructions théologiques incongrues.

À ceci près qu’il nous plairait aussi qu’on explique à nos petits esprits qui composa la recette de cette bouillie catéchétique dont la fadeur emplit nos souvenirs et qui inventa les chansonnettes repoussantes qui feraient fuir jusqu’aux plus déterminés des catéchumènes. Bref, un peu de Guillaume Cuchet aurait permis cet inventaire qui seul pourra panser une partie des plaies d’une Église trop longtemps transformée en terrain de jeu des laborantins du nouveau monde. Il n’est aucunement question d’y donner raison à la Tradition, à la verticalité ou aux autres. Il s’agit simplement de rassurer les esprits positifs en attestant bien que si nous devons accepter de souffrir par l’Église, nous ne le ferons pas pour un arrangement baroque avec toutes les absurdités du siècle.

 

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Sans doute, alors, pourrons nous partager véritablement ces vertus faibles dont Jean-Pierre Denis parle si délicatement. Sans doute alors pourrons-nous convenir avoir trop longtemps fui, trop longtemps négligé ceux des baptisés qui attendaient de nous un mot, un regard, un geste. Que l’auteur n’en doute pas, nous le ferons certainement au nom d’une vérité splendide, puisque c’est la demeure qu’il nous plaît d’habiter, et nous voisinerons en toute convivialité avec ceux qui croient qu’ « il faut être capable de s’adapter aux transformations culturelles majeures » ou qu’il faudrait accueillir les pratiques « para-liturgiques » après que l’élite de l’Eglise de France a humilié les dévotions populaires.. Ce n’est pas notre came, mais, après tout, si cela conduit vraiment les âmes à la lumière, nous serons heureux que la famille se réunisse enfin à la même table.

 
 
 
 

Charles de Meyer

 
 
 
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Jean-Pierre Denis

Un catholique s’est échappé

Editions du Cerf, 2019, 185 pages, 18 euros.

 

 

 

 

 

 

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cdemeyer@lincorrect.org

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