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Édito essais #36 : Nietzsche partout mais nulle part

L'éditorial essais du numéro 36, par Rémi Lélian.

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© Louis Lecomte pour L'Incorrect. Nietzsche c'est kitch.

Nietzsche partout ! Jusque dans l’avant-propos d’Enthoven aux Œuvres de Nietzsche. Depuis un siècle, il a pris toute la place, il nous modèle, qu’on s’en réclame ou pas. D’abord la philosophie, bien sûr, qui ne s’en est pas remise et dont l’ancienne façon a disparu – c’est-à-dire qu’elle a disparu pour de bon, toutes les tentatives d’émancipation demeurant vaines, elle se retrouve condamnée à penser avec lui, dans cette espace de saturation où Nietzsche l’a placée pour la dissoudre.

Être nietzschéen, c’est ne pas être nietzschéen, sauf que ne pas être nietzschéen revient à valider Nietzsche pour lequel toute pensée, à la fin, vaut pour une idée fixe maquillée à la truelle en Vérité absolue, le cache-sexe d’un corps dont on ne sait rien sinon sa pulvérisation finale après que la puissance l’aura traversé pour se perdre avec lui. Ça porte à conséquence, on n’est pas déçu du voyage, mais on n’arrive nulle part : dans ce vide implacable qu’aucun pseudo-athéisme bonhomme ou grimaçant ne pourrait supporter s’il l’envisageait avec un peu de probité – histoire de le dire comme Nietzsche.

On se demande alors : pourquoi Nietzsche partout et tout le temps depuis qu’il existe ?

On se demande alors : pourquoi Nietzsche partout et tout le temps depuis qu’il existe ? Pourquoi une pensée aussi noire se trouve-t-elle promue urbi et orbi, à droite et à gauche, de telle façon que chacun revendique pour lui celui qui exigeait n’être le maître de personne ? À gauche, on a le Nietzsche prétendument relativiste, qui dénierait à la vérité son arrogance et sa majesté, pour l’humilier, comme Pascal humiliait la raison, et la fractionner en une myriade de vérités naines et irréconciliables, chacune proportionnée à l’étendue d’un nombril ; à droite, voici le perpétuel prof de sport, gueulant sur ses élèves pour qu’ils « performent » mieux, espèce d’analogue en treillis du trader des années quatre-vingt, et qui confond loi de la jungle avec la volonté de puissance – probablement parce qu’il ne connaît ni la jungle ni la puissance et qu’il fantasme les deux.

Si on rassemble ces parties nous nous retrouvons en effet aux prises avec la figure janusienne de la modernité : le beauf violent refusant de penser plus loin que lui-même, soit un bobo armé d’une batte de base-ball superposé avec un populiste déguisé en Socrate. Quelle horreur ! Quelle gueule atroce jurant avec le visage sidéré du Nietzsche des dernières années, beau morse fatigué des visions qui auront fini par lui griller la tête.

Lire aussi : Ceux qui savent qu’on nous ment

C’est sans doute là, d’ailleurs, le seul Nietzsche qui importe et dont personne ne veut, mais qu’il faudrait imposer à tous ; celui qui nous dit que la seule vérité, c’est son absence et que faute d’avoir pu transfigurer cette sinistre révélation, il conviendrait, pour ceux qui l’acceptent et qui la prônent, de se mettre en cohérence avec elle en se recroquevillant dans l’interdiction. Autrement dit de se taire plutôt que de faire commerce de ce qui les dépasse.

Nietzsche espérait être compris à un siècle de lui. Il était trop optimiste. Un siècle, c’est nous, et on nage en pleine barbarie, l’autre manière de la décadence, on ne sait plus ni lire ni parler, on refuse la nuance, dont Nietzsche se vantait de porter le nom, et on le met partout parce que, faute d’avoir pu faire disparaître une pensée encore en murmure, le nihilisme, plus malin et plus retors qu’il n’en a l’air, s’est dit, pour se venger, que beugler « Nietzsche ! » à tout bout champ était sûrement le dernier moyen à disposition pour qu’on ne le comprenne nulle part.

Œuvres de Friedrich
Nietzsche
Flammarion, 1339 p., 29€

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