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Éditorial culture de juin : Nec pluribus impar

"L’inclusivité, voilà l’ennemi, la lèpre mentale qui condamne à rater toute démarche artistique et sans doute toute politique pertinente" Le numéro 54 est disponible depuis ce matin en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. Voici l'éditorial culture, par Romaric Sangars.

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© DR

« Tes mains deviennent des poissons qui s’évitent de part et d’autre de ton corps… » Le mois dernier, j’évoquais la fonction cardinale de la poésie. Quelques jours plus tard, le 9 mai, à Strasbourg, on aurait cru que le président réélu me prenait au mot en offrant au Parlement européen une danse de l’Europe téléguidée par des vers aussi puérils que ceux de Prévert: « Tu découvres une planète. Ici, le végétal a pris le pouvoir, tes bras deviennent des lianes qui poussent et se développent autour de toi ». Les députés tentaient de dissimuler leur gêne en regardant dans le vide comme des usagers du métro devant un mendiant trop audacieux. Pendant ce temps, un bourdonnement néfaste croissait sur la toile. Cher Emmanuel, puisque tu me lis avec tant d’attention, sache que je n’entendais pas les choses sous cet angle.

Pourtant, l’idée n’était pas forcément absurde. L’usage de la danse en politique, c’est très français ; Louis le Grand, cet excellent danseur, l’illustra à merveille, comme une vision cosmique de l’exercice du pouvoir: bien gouverner, c’est créer l’harmonie. Et puis Angelin Preljocaj est un brillant chorégraphe, quant à Jeanne Added, à qui fut confiée la musique, si elle a ce côté provincial des Français fascinés par les Anglo-saxons au point d’intituler « Falling » un titre sans texte anglais comme si c’était logique quand on est née à Reims, elle demeure apte à pondre un truc correct. Si elle avait nommé son morceau « Chute », elle aurait du moins donné l’impression de calculer le désastre.

L’inclusivité, voilà l’ennemi, la lèpre mentale qui condamne à rater toute démarche artistique et sans doute toute politique pertinente

Non, le problème est ailleurs. Si le résultat est aussi parfaitement grotesque, c’est parce que la perspective était biaisée dès l’origine, qu’importent les facultés. « Le ministère de la Culture et l’Élysée, nous disait-on, ont eu le désir d’offrir quelque chose de plus inclusif qui permet (sic) aux citoyens de l’UE de se l’approprier ». Il fallait créer « une communion entre danseurs professionnels et amateurs ». L’inclusivité, voilà l’ennemi, la lèpre mentale qui condamne à rater toute démarche artistique et sans doute toute politique pertinente. Non pas qu’il faille exclure des gens, mais il faut les agréger, les satelliser à une forme vivante et lumineuse, or, l’inclusivisme prend les choses à l’envers et, au prétexte de n’abandonner personne, il abolit toute forme, tout relief qui risquerait de heurter un traînard. Alors, pour organiser l’ensemble, ne lui restent que les moyens les plus bas : la machine et l’hypnose.

D’où ces jeunes gens hagards au sourire vide exécutant des ordres absurdes, ces zombies multicolores qui paraissaient avoir été réengloutis dans l’eau primordiale pour finir à l’état de méduses tressautant en rythme, au lieu de la grâce et de l’élan des ballets classiques propulsant des êtres aériens. Les députés européens pouvaient bien faire mine de ne pas vraiment assister à ce à quoi ils assistaient pour éviter des rires désobligeants, c’était pourtant exactement leur œuvre que, sans le vouloir, on leur mettait sous le nez. Car l’Europe qu’ils bâtissent, ou plutôt qu’ils dissolvent dans le même parc humain inclusif postnational, vise à engendrer ce genre d’individus et ce genre de coexistence. Des êtres interchangeables, rabotés, dociles, pouvant se soumettre aux mêmes flux que l’économie ou l’information, et qui, loin de jouer avec les rythmes cosmiques, se plieraient à ceux du marché. Il n’y aurait plus bientôt alors, ni amateurs ni professionnels, ni talentueux ni médiocres, ni étrangers ni autochtones, tout le monde se voyant inclus, mais inclus à quoi ? au même processus d’animation artificielle d’une chair indifférenciée.

Lire aussi : Éditorial culture de mai : Le poème, la chair et la mort

La vision de Louis XIV, autant politique que chorégraphique, se situait à l’exact opposé de cette possession collective au sourire niais. En témoigne sa devise : « Nec pluribus impar », qu’on pourrait traduire par : « À nul autre pareil », ou « Incomparable », « Qu’on ne peut soumettre au nombre ». En somme : l’affirmation d’une singularité supérieure défiant tous les empires, toutes les emprises. Non pas inclusif, mais exclusif, l’ambition consistant à ériger une forme suffisamment majestueuse pour qu’on veuille naturellement l’imiter, par amour et par goût. Un projet à la fois plus grandiose et plus subtil, cher Emmanuel, voilà ce que nous avions en tête, Louis XIV et moi-même : celui de séduire les princes et les peuples plutôt que de violer les somnolents. Mais pour cela, il ne s’agit pas d’être lourdement « jupitérien » en jouant, même deux fois de suite, au premier des technocrates, non, il faut se montrer capable d’être souverain, danseur, et, osons-le : carrément solaire.

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