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Éditorial culture de novembre : La comédie d’Arte

Le numéro 47 est disponible depuis ce matin en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. Voici l'éditorial culture, par Romaric Sangars.

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© Illusions perdues

Ce mois-ci, Arte rediffusait un documentaire sur Ernst Jünger, réalisé par Falko Korth, « Dans les tréfonds de l’Histoire » qui m’irrita passablement (si j’avais la mentalité victimaire, je pourrais me plaindre du fait que ce monde, d’une heure à la suivante, ne cesse de me cracher au visage, mais aucune association de pleureuses subventionnées n’existe pour ceux de ma caste).

L’option artistique et philosophique d’Arte, qui, préférant Zeniter à Jünger (c’est-à-dire Musso à Goethe) démontrait ce qu’elle entendait par « culture ». Rien

Cet homme, artiste et guerrier proprement hors du commun, fut baptisé dans les orages d’acier du premier conflit mondial (décoré de l’Ordre du Mérite), écrivit des pages vertigineuses, entre Jérôme Bosch, Nietzsche et Baudelaire, sur la guerre moderne, fut un exemple de résistance intérieure au nazisme (du moins, c’est ce que pensait Hannah Arendt), très proche des conjurés du coup d’État raté contre Hitler et, dans son uniforme d’officier allemand occupant Paris, on l’apprit des années plus tard, saluait militairement les juifs portant l’étoile jaune (lorsqu’on lui écrivit au sujet de cette anecdote dont il ne s’était jamais vanté, l’ancien capitaine de la Wehrmacht répondit simplement : « J’ai toujours salué l’étoile »). Cet homme qui dénonça la Technique après avoir tenté d’en chevaucher la foudre, qui découvrit des espèces de papillon et testa LSD et mescaline, connut Picasso et Cocteau, fut invité à l’Élysée par un Mitterrand fasciné, cet homme qui naquit dans l’Empire de Bismark et mourut dans l’Allemagne réunifiée de Kohl, était jugé, donc, par certains intervenants, comme un peu facho et pas super cool. En faisant preuve de beaucoup de mauvaise foi, d’anachronisme et de sensiblerie, des boomers qui n’avaient franchi comme limite, dans leur vie, que celle de leur taux de cholestérol, se permettaient de juger moralement un homme qui, à vingt ans, se voyait contraint de piétiner les cages thoraciques de ses camarades morts pour échapper aux pluies d’obus.

Un passage me parut caractéristique de cette manipulation : évoquant la passion de Jünger pour l’entomologie, le commentateur en déduisait une obsession de l’écrivain pour l’ordre (sous-entendu : totalitaire d’une société). Sauf que ce visionnaire prôna le « recours aux forêts », c’est-à-dire le repli des hommes libres dans une certaine marge afin de préserver leur souveraineté dans un monde décrit comme toujours davantage aliénant. On ne pouvait donc oser un parallèle cosmique plus faux. J’appelai Julien Hervier, cet éminent spécialiste de l’écrivain allemand, que l’on voyait intervenir à quelques reprises dans le film, avec sa voix douce et son discours précis. Il partageait mon effarement. « Falko Korth m’avait prétendu vouloir réaliser un film favorable à Jünger, me confia-t-il, mais il s’est payé ma tête ! On a réduit à des éléments purement factuels mon propos et ceux des spécialistes allemands Kiesel et Schwilk, et puis Volker Weiss et Iris Radisch, du Zeit, sont venus superposer à cela leurs commentaires moralisants, martelés à nouveau en conclusion ». Des considérations morales simplistes que ne partageait pas, heureusement, le peintre Neo Rauch, dont l’art halluciné avait été bouleversé par Jünger. Les authentiques artistes partagent des voies atemporelles et inaccessibles aux petits maîtres de l’époque. Heureusement, de ces derniers, l’odieux surplomb passe vite.

Lire aussi : Éditorial culture d’octobre : Écrire un édito, méthode

Et puis j’ai mieux compris pourquoi le détachement esthétique et clinique de Jünger par rapport aux événements, qui avait d’abord été une posture de survie dans l’enfer des tranchées, s’avérait incompréhensible pour les journalistes d’Arte. Je tentais en effet de regarder H24, une série des courts-métrages féministes écrits, joués et réalisés exclusivement par des femmes cis (halte à la transphobie !), qui exposaient chacun une abominable scène de persécution tirée d’un fait réel. Du schrapnel venait-il leur déchiqueter la face ? S’étouffaient-elles après une attaque au gaz moutarde ? Erraient-elles seules parmi des amas de mortes au sein d’un paysage lunaire ? Non. Une drague un peu lourde ; l’exigence en tant qu’hôtesse de porter des talons ; une insulte à la cour de récré (bon, je ne dis pas, il y avait bien deux ou trois faits plus graves, mais la corrélation alors semblait absurde).

Et ça hurlait la révolte face à l’insoutenable. Tout un Nuremberg hystérique s’apprêtait à castrer la moitié nazie de l’humanité (les hommes trans sont-ils visés ?) La disproportion n’avait d’égale que la médiocrité ; l’absence de style, donc de recul, était patente, et cette misérable propagande, seulement propice à galvaniser la haine sexiste, représentait manifestement l’option artistique et philosophique de la chaîne publique franco-allemande, qui, préférant Zeniter à Jünger (c’est-à-dire Musso à Goethe) démontrait ce qu’elle entendait par « culture ». Rien.

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