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Éditorial monde de février : Le grand jeu reprend

Le numéro 50 est disponible depuis ce matin en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. Voici l'éditorial monde, par Laurent Gayard.

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© Romée de Saint Céran pour L'Incorrect

Rudyard Kipling fut le premier à faire usage, dans son roman Kim, en 1901, de l’expression « Le Grand Jeu » pour désigner l’affrontement de la Russie et de la Grande-Bretagne en Asie centrale, qui s’acheva temporairement avec la signature en 1907 de la Convention de Saint-Pétersbourg. Après la Première Guerre mondiale, l’Asie Centrale redevint un objet de convoitise et la guerre secrète que les Russes nommaient le « théâtre des ombres » se poursuivit jusqu’à la Seconde Guerre mondiale avant d’être mise en sommeil par la guerre froide. L’éclatement de l’URSS a rebattu à nouveau les cartes et replacé la région au centre d’une nouvelle lutte d’influence.

La géopolitique a, comme la nature, horreur du vide, et un vide géostratégique est apparu en Asie centrale alors que la Russie perdait pied dans son hinterland traditionnel, au cœur du continent asiatique. Les États-Unis sont venus en premier combler ce vide avec l’intervention en Afghanistan en 2001 et un renforcement de leur présence au nom de la lutte internationale contre le terrorisme mais les initiatives chinoises n’ont pas tardé à succéder à l’interventionnisme américain. Succédant au « groupe de Shanghaï », la création de l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS), en 2001, a réuni la Chine, la Russie et quatre États d’Asie centrale, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, avant de s’élargir à l’Inde et au Pakistan en 2016, puis à l’Iran en 2021.

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La Chine a, par ailleurs, signé des traités de coopération avec le Kirghizistan (juin 2002), le Kazakhstan (décembre 2002), l’Ouzbékistan (mai 2005) et le Tadjikistan (janvier 2007) et Moscou observe depuis vingt ans avec inquiétude ces manœuvres chinoises dans son ancien fief stratégique, essayant, bon gré mal gré, de préserver son influence dans la région. L’état de l’économie russe ne lui permet cependant pas de lutter à armes égales contre l’activisme chinois.

Selon le ministère du Commerce chinois, depuis 2013, date de lancement des Nouvelles Routes de la Soie, plus de 300 milliards de dollars de contrats ont été investis par la Chine en Asie centrale. Il faut donc que la Russie s’appuie en priorité sur le domaine sécuritaire et sur les liens politiques qui l’unissent encore au régime centrasiatique pour espérer pouvoir peser dans la région. Les troupes russes étaient déjà présentes au Tadjikistan et au Kirghizistan, où Moscou possède des bases militaires, mais le Kazakhstan est, bien plus encore, une pièce maîtresse dans le jeu, ce qui explique aujourd’hui la rapidité de la réaction russe et la décision, sans précédent, de solliciter l’intervention des troupes de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC).

Les enjeux sont bien différents cette fois pour la Russie et la crise au Kazakhstan pourrait justifier un renforcement à long terme de la présence militaire russe en Asie centrale

Cette alliance militaire, fondée le 7 octobre 2002, rassemble l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan, et son intervention crée un précédent notable puisque c’est la première fois que l’OTSC mène une action militaire conjointe depuis sa création, ce type d’action ne pouvant en théorie être justifiée que par l’agression d’un pays tiers contre un des membres de l’organisation. Pour autant, l’OSTC n’est pas intervenue en 2010, lors de la révolution kirghize, pas plus qu’elle ne l’a fait en 2020 lors du conflit au Haut-Karabagh entre Azerbaïdjan et Arménie. Les enjeux sont bien différents cette fois pour la Russie et la crise au Kazakhstan pourrait justifier un renforcement à long terme de la présence militaire russe en Asie centrale avec, en toile de fond, un contexte géopolitique et sécuritaire bouleversé dans la région par le départ américain et la victoire des Talibans en Afghanistan. Entre ambitions chinoises et contre-attaque russe, le Grand Jeu a donc repris en Asie centrale. « Quand tout le monde sera mort, le Grand Jeu sera fini. Pas avant », écrivait Rudyard Kipling

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