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Éditorial monde d’avril : La realpolitik des amis du désastre

Le numéro 52 est disponible depuis ce matin en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. Voici l'éditorial monde, par Laurent Gayard.

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© Romée de Saint-Céran pour L'Incorrect

L’opération d’invasion à grande échelle de l’Ukraine déclenchée par le maître du Kremlin fait voler en éclat le fragile édifice géopolitique sur lequel reposaient jusqu’alors les relations et le droit international. Bien sûr, il est de bon ton d’afficher un mépris étudié dès qu’on évoque le droit international et la notion est décriée par tous ceux qui se réclament d’une realpolitik en vérité plus idéologique que réaliste. Mais à partir du moment où Vladimir Poutine a balayé toute l’architecture de la sécurité européenne, il n’y a plus vraiment de limites à ce que l’on peut envisager comme suites. Nous entrons vraiment dans une ère de dangereuse incertitude et ce cliché des dernières décennies prend du sens aujourd’hui. C’est pourquoi ceux qui estiment que l’on ne devrait sous aucun prétexte irriter le pouvoir russe en soutenant, ne serait-ce que diplomatiquement ou économiquement l’Ukraine ou en sanctionnant la Russie, n’ont vraisemblablement pas compris, ou font mine de ne pas comprendre, jusqu’où le nouveau rêve impérial de Poutine peut entraîner la Russie et l’Europe. Mais ce sont les mêmes, après tout, qui juraient encore le 23 février que la Russie n’envahirait jamais son voisin.

Lire aussi : Éditorial monde de mars : Géopolitique en solde

Faute de pouvoir peser de manière directe sur le conflit ukrainien et s’opposer militairement à la Russie, au risque de provoquer une troisième guerre mondiale, l’Europe est condamnée à assister au lent écrasement de l’Ukraine. Il est très incertain que la Russie cherche dans un proche avenir une porte de sortie honorable à la crise dans laquelle les erreurs de Vladimir Poutine l’ont entraînée. Face à ses chefs d’État-major terrifiés et à une opposition que les experts qualifient de « systémique » pour dire à quel point elle est contrôlée par le Kremlin, Poutine est le seul maître à bord. Et l’on peut gager que s’il doit raser Marioupol ou Kharhiv pour obtenir leur reddition, ces villes subiront le sort de Grozny durant la guerre de Tchétchénie. Seule Kiev pourra peut-être échapper à ce sort car l’Église orthodoxe n’accepterait pas que ce centre spirituel et religieux majeur et les joyaux que sont la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev, le monastère Saint-Michel-de-Vydoubitch, la cathédrale Saint-Volodymyr, l’église Saint-Cyrille ou la Laure soient écrasés sous les bombes. Pour autant, cela ne risque de garantir qu’un calvaire plus long à des populations civiles exposées au « kadirovtsy » de Ramzan Kadirov ou aux mercenaires recrutés en Syrie. Qui prétendait il y a encore peu que la Russie était le seul rempart solide contre le djihadisme ?

Combien de temps le « front uni » des pays européens peut-il tenir? Les opinions publiques du vieux continent seront-elles toujours aussi sensibles au sort de l’Ukraine quand l’agitation médiatique retombera et que le prix du gazole à la pompe flirtera avec les 3 € ? Déjà, l’Allemagne renâcle face aux sanctions vis-à-vis du gaz et du pétrole russe, qui représentent 40 % de son approvisionnement énergétique, et n’a pu se retenir de donner un coup de pied dans le château de sable de la défense européenne en passant commande de 35 F-35 aux États-Unis – complétée par 15 Eurofighter, petit prix de consolation pour Airbus. Les Allemands sont des gens pragmatiques. Ils paient, rubis sur l’ongle, le soutien stratégique américain.

La France n’est pas par nature un pays décadent et vassal qui n’aurait le choix qu’entre une subordination à Washington ou une soumission à Moscou

Mais l’opportunisme de Berlin est aussi l’occasion pour Paris de réaffirmer son rôle majeur dans l’architecture de défense européenne. Contrairement à l’analyse caricaturale et idéologisée qui rencontre beaucoup de succès actuellement, notamment grâce aux efforts répétés de la propagande du Kremlin depuis dix ans, la France n’est pas par nature un pays décadent et vassal qui n’aurait le choix qu’entre une subordination à Washington ou une soumission à Moscou. D’abord parce que le premier parapluie nucléaire du continent est, de fait, français. Ensuite parce que l’on observe que, dans la crise actuelle, les États-Unis sont soucieux de ne pas s’engager dans une escalade militaire en Europe mais de profiter de l’embarras chinois de plus en plus palpable pour tenter de détacher le géant asiatique de son allié russe. Washington joue en priorité, et comme toujours depuis près de trente ans, la carte asiatique. La France a une toute autre partition à jouer: à condition qu’il existe pour cela une volonté politique de jouer cette partition, totalement à rebours de l’éloge de la soumission réitérée depuis le début de la crise par de soi-disant « patriotes », inlassables artisans de l’abaissement de la France, les plus parfaits amis du désastre qui soient.

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