Skip to content

En finir avec la fin du clivage gauche-droite

Par

Publié le

5 octobre 2021

Partage

Beaucoup nous promettaient, car ils l’espéraient, la fin du clivage gauche-droite. Il s’agit pourtant d’une opposition pluriséculaire qui renvoie à deux conceptions du monde indépassables, avec leur anthropologie, leur imaginaire et leur mystique respectifs.
EG1789

La victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle avait définitivement enterré le clivage gauche-droite, nous disait-on en avançant mille autres alternatives. Mondialisme/souverainisme pour les uns souhaitant mettre l’accent sur la capacité française à maîtriser son destin ; élitisme/populisme pour les autres plus soucieux de jeter un regard qualitatif sur nos modes de vie ; et mille autres propositions encore, souvent utilisées de manière interchangeable alors qu’elles ne le sont pas : être souverain ne dit rien de la politique intérieure, comme un contenant ne signifie rien du contenu.

Toutes ces propositions ne sont d’ailleurs qu’une déclinaison des clivages socio-culturels mis en évidence par le sociologue norvégien Stein Rokkan : Église/État, centre/périphérie, bourgeoisie/ouvriers et élites rurales/élites urbaines. Des clivages certes significatifs, mais qui ne suffisent pas à englober tout le politique : ils sont au mieux l’opposition principale sur une question qui s’est temporairement érigée au sommet de l’agenda. Sous leurs allures de renouveau, ces nouveaux clivages ne représentent donc rien de bien sérieux et pérenne sur le plan philosophique. Ironie du sort, au moment même où le clivage était supposé disparaître, tous répétaient (à tort) que la droite avait gagné la bataille des idées. Étonnante que cette victoire posthume !

Lire aussi : Le mythe de l’homme providentiel

Pourquoi donc parler de ces nouveaux clivages ? Car ceux qui les portent espèrent tirer les marrons du feu électoral. Marine Le Pen parle de mondialisme/souverainisme parce qu’elle espère bouleverser les logiques partisanes actuelles pour récupérer une partie de la gauche. Inutile de préciser qu’elle se met le doigt dans l’œil, car pareille recomposition peut fonctionner sur une question précise – le référendum de 2005 par exemple, et encore, il faut préciser que chaque camp a voté négativement pour des motifs différents – mais certainement pas sur le temps long, et ça ne s’est d’ailleurs jamais vu. La droite en a d’ailleurs fait l’expérience il y a un peu plus d’un siècle : organisés contre l’ordre bourgeois, les Cercles Proudhon mettant en dialogue syndicalistes révolutionnaires et royalistes ont vite volé en éclats. L’alliance des « extrêmes » est une chimère : en plus d’être en désaccord, la gauche refuse de travailler avec la droite.

De là, le débat Zemmour/Mélenchon : suivi par 3,8 millions de téléspectateurs, il n’a pas seulement enthousiasmé par le niveau intellectuel des deux rhéteurs, mais aussi par leur radicalité idéologique respective, et donc par la ré-objectivation du seul et vrai clivage politique qui vaille : la droite contre la gauche, le conservatisme contre le progressisme, la permanence contre le mouvement.

La question se résout en deux temps. Le moment philosophique d’abord, où il faut parler de tripartition. Il existe trois grands pôles intellectuels – aux mille nuances internes, à propos desquelles l’on n’aurait pas fini de gloser – qui chacune postule une conception de soi, une relation au temps et à l’espace, un rapport au monde et à Dieu bien particuliers. La grande (quoique libérale) Histoire des idées politiques du philosophe Philippe Nemo est sur ce point magistrale : se font face la droite, le centre et la gauche ; les conservateurs, les libéraux et les progressistes ; l’ordre hérité, l’ordre spontané et l’ordre construit ; la raison des siècles passés, la raison individuelle et la raison constructiviste ; la verticalité, la fluidité et l’horizontalité, la transmission, la liberté et l’égalité. Certes, ce sont des pôles idéologiques plutôt que des catégories, car les frontières sont floues, les critères divergents, les classements contestables ; ces pôles n’en restent pas moins le seul horizon politique possible.

Il ne s’agit pas de deux camps de circonstance qu’on a mis là comme on aurait pu en mettre cent autres, mais bien de deux conceptions invariantes qui touchent à l’essentiel, et desquelles sont nées deux cultures à part entière

Sur cette infrastructure intellectuelle s’élève la superstructure politicienne (parlons comme Marx), liée au régime démocratique. Revenons-en à ses sources, la Révolution de 1789, lorsque l’on demande aux députés de se prononcer pour ou contre le veto du roi. Deux camps se forment alors – la gauche et la droite : les deux grandes familles de la politique moderne sont nées, et leur magistère n’a plus depuis été démenti.

Plus indécis, les libéraux s’autorisent à critiquer la méthode en embrassant le fond. En fonction de leurs tempéraments respectifs, les uns et des autres naviguent au milieu, trouvent des alliés de circonstance, passent en face avant de revirer, selon l’époque et les sujets. Ils s’allient à la gauche contre le cléricalisme et pour l’émancipation individuelle, à la droite pour la liberté d’enseignement et contre le planisme. Ils ne cesseront en France d’occuper cette position fluctuante, jusqu’à cannibaliser la vie politique française en mettant la main sur l’appareil partisan avec l’UMPS. Mais ces mêmes libéraux ne pouvaient pas constituer un camp à part entière pour une raison simple énoncée par Carl Schmitt : « Il n’y a pas de politique libérale sui generis, il n’y a qu’une critique libérale de la politique ». Le libéral ne gouverne pas en vue d’un bien commun ou d’un intérêt général, et se refuse à penser le Vrai et le Bien ; il souhaite plutôt permettre à chacun, ou pour être plus précis encore, leur obtenir les permissions (la vitesse des réformes différencie alors le centre-droit du centre-gauche, le prudent de l’entreprenant). Quelquefois dans l’histoire, quand l’époque redevient politique, les libéraux se constituent en bloc pour survivre, preuve en est la Macronie. Mais bien vite, les événements se chargent de le balayer.

Lire aussi : Tout le monde, il est de droite

En définitive, seules deux visions du monde se font face, chacune charriant un paradigme et une mystique, un imaginaire et une esthétique. Il n’est qu’à lire l’excellent tome 3 de l’Histoire des droites de Jean-François Sirinelli, consacré aux « sensibilités de droite », pour comprendre qu’il y a là quelque chose d’indépassable car incrusté, consciemment et inconsciemment, dans tous les pores de la vie sociale. Il ne s’agit pas de deux camps de circonstance qu’on a mis là comme on aurait pu en mettre cent autres, mais bien de deux conceptions invariantes qui touchent à l’essentiel, et desquelles sont nées deux cultures à part entière. Cette gauche et cette droite, ce ne sont au fond que ces « deux éléments d’anarchie et de hiérarchie, la Révolution et la Contre-Révolution » dont Charles Maurras disait qu’ils « se trouvent encore debout l’un devant l’autre » ; deux éléments certes depuis actualisés, dilués, modifiés, renouvelés, mais deux éléments pérennes qui ne sont au fond que deux rapports de l’être à son environnement.

Précisons que toutes deux appréhendent différemment au clivage. La gauche y trouve son aliment messianique, car elle n’est mue que par cette pulsion d’anéantissement des forces réactionnaires, ou superstitieuses, ou obscurantistes, condition sine qua non de l’avènement de la parousie terrestre. D’où la charge péjorative de ce qui est associé à la droite dans le clivage gauche-droite, mais qui signifie aucunement qu’il faille s’en débarrasser par pure stratégie : assumons de défendre une « position riche d’exigences mais pauvre de promesses » dont parlait Roger Scruton. La droite entretient d’ailleurs un rapport plus détaché au clivage : craignant la politisation source de division, elle rêve secrètement de son dépassement, ou du moins à un anéantissement de sa charge polémique par un ordre social complexe qui ferait sa place à tous et les pousserait à travailler en bonne intelligence.

Droite et gauche donc, quoiqu’ils veuillent. Alexis Corbière a tout dit en expliquant qu’il luttait contre les idées de Zemmour depuis 200 ans. Et ça durera encore pendant mille ans. N’en déplaise à Marine Le Pen.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest