Skip to content

Le mythe de l’homme providentiel

Par

Publié le

22 septembre 2021

Partage

Comme toujours, la droite cherche, ou attend, ou essaye de se donner à un homme providentiel qui la sauvera, et la France avec. Son ardeur à la tâche est admirable mais elle ne le trouve pas. Et pour cause.
providentiels

C’est qu’à bien des égards, la droite ne jure que par cet homme providentiel qui occupe une place si importante dans son imaginaire : depuis la mort du roi – ce père généreusement désigné par la tradition, et/ou Dieu-donné – elle n’a de cesse de chercher un tuteur de substitution auquel se donner, qu’il se nomme Bonaparte ou Napoléon III, Boulanger ou Pétain, de Gaulle ou Chirac. Les uns réclament un monarque, les autres un empereur, les autres encore un despote éclairé ou un tribun. Toujours la personne, jamais l’institution et ses mécanismes.

Si la droite, contrairement aux socialistes ou aux libéraux, n’a d’ailleurs jamais su se nommer doctrinalement, c’est qu’elle n’était que – mais c’est déjà beaucoup – légitimiste, autrement dit fidélité a une figure. C’est que la droite, nobiliaire par essence car adepte du principe de hiérarchie, préfère la légitimité à la légalité et la relation interpersonnelle au rapport de droit. Elle choisit l’homme de chair plutôt que la rhétorique très managériale du projet ou celle très gauchisante du plan – qui toutes deux postulent un monde malléable à souhait – et réclame un chef qui soit tout à la fois fruit et incarnation de sa vision du monde. Se joue un certain rapport à la volonté et à l’ordre naturel : à bien des égards, la sensibilité de droite hait le volontarisme, péché originel et cosmos obligent. L’homme providentiel est ce héraut qui, transcendentalement donne pour dominer les flots, est seul légitimement habilite à agir. Au fond, l’homme providentiel est une saine mythologie d’humilité, de justice et de confiance, à forte connotation catholique.

Lire aussi : Du désintérêt des Français pour la vie politique

Reste qu’à l’époque démocratique, cette mythologie peut vite se transformer en une attente anesthésiante si elle stérilise la besogne politique habituelle : prospective intellectuelle, diagnostic des problèmes, évaluation des politiques publiques, travail de propositions et sélection des instruments. Certes, la politique qui n’est que programme nu ne vaut rien, car nous n’abordons jamais ou l’on souhaiterait, et plus encore ignorons les crises qui modifieront sensiblement les desseins de l’exécutif – le virus a magnifiquement enterre le big bang structurel promis par la macronie.

Ce travail de fond, ingrat et laborieux, n’en reste pas moins nécessaire, ce que la droite a par trop souvent négligé. Dernièrement, elle s’est bêtement jetée dans les bras de la candidature Sarkozy pour être bien punie par sa présidence, car, sans autre exigence que l’allant, l’on finit par se donner au premier des voraces.

La fabrique de l’homme providentiel

Quid de l’homme providentiel avec nos institutions ? Si la IVe visait à son anéantissement par l’anonymat parlementaire, la Ve – cette royale rencontre d’un homme et d’un peuple – pèche en laissant croire qu’un surhomme puisse être donne à la France tous les sept ou cinq ans. La proposition se dément elle-même, car, outre qu’elle demanderait une quantité proprement providentielle d’hommes providentiels, elle normaliserait et routiniserait le surnaturel. Or l’homme providentiel est fait d’un bois hors du commun, et l’action de la main providentielle ne se discerne que dans les situations extraordinaires : Jeanne d’Arc, Napoléon ou de Gaulle surgissent dans les moments critiques de notre histoire, puisque seul le tragique étalonne les caractères et filtre les plus trempes pour en faire des phares.

Il faut encore questionner l’ère égalitaire-démocratique car jamais l’on n’a vu d’hommes providentiels sortir des urnes

L’homme providentiel n’est en aucune façon un moyen régulier de gouvernement, et il serait bon de ne plus l’ignorer. Peut-être son attente unanime nous dit-elle simplement que le sentiment d’urgence est largement répandu.

Nos institutions, et avec elles la modernité politique, posent encore la sinueuse question de sa fabrique. Sinueuse, car il n’est rien que l’on puisse moins fabriquer que ce qui est providentiel. Il est pourtant des conditions essentielles à son épanouissement, dont le mystère. Méditons cette phrase de Joseph de Maistre, dans son Essai sur le principe générateur des constitutions politiques (1814) : « Dieu fait les rois, au pied de la lettre. Il prépare les races royales, il les mûrit au milieu d’un nuage qui cache leur origine. »

Pour tout conservateur, le silence, la pénombre, l’obscurité sont des éléments essentiels à tout ordre politique complexe et constitué. Scruter quotidiennement les moindres faits et gestes pour deviner l’avènement d’un homme d’exception, comme le font Les Républicains depuis des années, c’est s’assurer que cette élévation n’aura pas lieu, car c’est lui ôter toute sacralité. « Il y a des choses que l’on détruit en les montrant », ajoutait l’auteur des Considérations sur la France. À l’ère de la transparence généralisée et de la sur-médiatisation, les distances sont abolies, et avec elles les possibilités même d’un sacre naturel réduites.

Lire aussi : Le mirage populiste

Il faut encore questionner l’ère égalitaire-démocratique, car jamais l’on n’a vu d’hommes providentiels sortir des urnes : ce sont les événements qui se chargent de l’élection. Le peuple avalise plus qu’il ne choisit. Pour parler comme le sociologue allemand Max Weber, sa légitimité n’est certainement pas légale-rationnelle. Chercher l’homme providentiel, c’est inverser la démarche, et déjà échouer.

Nul doute que notre situation dramatique appellera tôt ou tard l’un de ces hérauts dont notre histoire est parsemée ; en attendant, tâchons simplement mais rigoureusement de faire ce qu’il est en notre pouvoir de faire pour en préparer l’avènement. Dieu récompense les bonnes œuvres plus que les sursis.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest