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En thérapie : notre critique

Courant février, Arte a diffusé l'excellente série En thérapie d'Olivier Nakache et Eric Toledano, qui se veut une radiographie juste, cruelle et amère de l'état de notre pays et de ses habitants. Une vraie réussite française, à la fois touchante et profonde.

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© Arte

Il est important de le dire haut et fort, en cette époque de désert cinématographique français, une œuvre de cinéma magnifique et bouleversante, l’un des plus beaux films français de ces dernières années, a été diffusée sur la chaîne ARTE durant sept jeudis au mois de février et mars. Il s’agit de l’excellente série En thérapie adaptée de la série originale israélienne, BeTipul, dirigée par le réalisateur Hagai Levi.

Dirigée par Olivier Nakache et Eric Toledano, réalisateurs à succès avec leurs comédies sociales et populaires (Intouchables ou encore Le sens de la fête) bénéficiant d’un scénario très documenté, d’une puissance émotionnelle et d’une intelligence politique rare, notamment écrite par les excellents David Elkaïm, Vincent Poymiro, Alexandre Manneville et Nacim Methar, filmée par les cinéastes Olivier Nakache, Eric Toledano, Mathieu Vadepied, Nicolas Pariser et Pierre Salvadori, la série En thérapie est une mosaïque de portraits accidentés et une lecture pertinente et courageuse de nos existences minées par le chaos.

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La série, comme l’originale, se déroule en huis-clos dans le cabinet du psychiatre et psychanalyste Philippe Dayan, interprété par le formidable Frédéric Pierrot, bienveillant et perspicace, perturbé et volontaire. Il reçoit dans la France post-traumatique de 2015 après les terribles attentats de novembre, plusieurs patients : Ariane, une chirurgienne incarnée par Mélanie Thierry, audacieuse et provocante, en première ligne la nuit du 13 novembre ; Adel, policier de la BRI, en plein choc post-traumatique après son intervention au Bataclan, joué par l’excellent Reda Kateb ; Camille, une jeune championne de natation aux tendances suicidaires, remarquablement campée par Céleste Brunnquell (déjà formidable dans le film Les Éblouis) ; et un couple en plein désarroi interprété par les parfaits Pio Marmaï et Clémence Poésy. Le psychanalyste lui-même ébranlé par les événements récents et la déroute de son pays, sa situation familiale complexe et son souci de rester un excellent médecin et analyste au service de ses patients décide de consulter sa confrère, Esther – jouée par l’inoubliable Carole Bouquet – une amie qu’il n’a plus vue depuis 12 ans en raison de désaccords profonds sur les questions de la théorie psychanalytique.

En thérapie rend accessible à tous même lorsqu’il peut paraître difficile pour nous spectateurs d’assimiler toutes les nuances et la spécificité technique du langage psychanalytique, le domaine de la psychothérapie, nous décrivant avec beaucoup de justesse et de précisions son processus, ses codes, son champ lexical. La série permet de mieux comprendre ses enjeux en nous positionnant à la fois du côté du psychiatre afin de déceler les motifs des comportements des patients et ainsi mieux analyser leurs troubles et blessures ; et du côté des patients afin de sentir la pertinence et le poids du regard du thérapeute sur leurs fêlures, et ainsi comprendre leur reconstruction possible ou non.

En thérapie est aussi et surtout une remarquable radiographie de la souffrance d’êtres humains de notre pays, la France en proie aux attentats terroristes et au délitement psychologique, social et politique

C’est aussi et surtout une remarquable radiographie de la souffrance d’êtres humains de notre pays, la France en proie aux attentats terroristes et au délitement psychologique, social et politique. En cause, l’islamisme ravageur, la déroute psychologique des jeunes générations, la perte des repères philosophiques, sociaux et moraux, le règne de l’individualisme égocentré, bien qu’il reste fort heureusement, le sens du devoir, de l’héroïsme et du travail bien fait et mené à son terme.

Une radiographie juste, cruelle, amère de l’état de notre pays et de ses habitants qui passe par la force de la parole. Cette parole filmée en champ/contre-champ austère avec beaucoup de recul, de justesse, de talent, d’humanité et d’amour. De l’excellent cinéma grâce à la force et la rigueur des scénarios au service des dialogues et de leurs logiques humaines qui nous font comprendre les ramifications complexes entre l’histoire de chacun des personnages et le reflet des traumatismes individuels et/ou collectifs qui se présentent à nous. L’épisode 27 mettant en scène Adel (Reda Kateb) qui nous met devant l’effroi de la situation et la sérénité lucide de la décision du personnage et nous plonge dans la cruauté de l’histoire, nous interroge sur la lâcheté de notre époque, protégée par la ferme détermination d’un héros.

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Ce matériau cinématographique dense servi par la beauté de la lumière, la rigidité acérée du cadre, la douceur des mélodies discrètes de Yuksek est incarné de manière incroyable par des comédiens de grand talent : la présence ferme et bienveillante de Frédéric Pierrot qui rassure par la belle tonalité de sa voix, la fragilité impérieuse de Mélanie Thierry, la souffrance apaisée et la volonté héroïque sans faille de Reda Kateb, le mélange de rigidité et de liberté que dévoile Clémence Poésy, la présence virile et douce et de Pio Marmaï, l’ardeur juvénile de Céleste Brunnquell ou la volonté, le sens du dialogue et de l’analyse concrète de Carole Bouquet.

Une série cruciale, un récit à la densité vertigineuse et didactique, fluide et heurté, doux et brut, lucide et loquace particulièrement bienvenu alors que la France va encore plus mal, ayant oublié cette menace terrible et confinée dans la peur d’un virus qui semble anéantir toute possibilité de penser. En thérapie touche avec une immense émotion les spectateurs car elle met en scène ce qui nous manque le plus terriblement de nos jours, la simplicité d’un véritable lien et regard humain.

En Thérapie d’Olivier Nakache et Eric Toledano avec Frédéric Pierrot, Mélanie Thierry et Carole Bouquet. Diffusée sur ARTE, visible en replay sur ARTE.TV. 7×5 épisodes de 35 minutes

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