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Et maintenant, mourir pour l’Ukraine ?

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Publié le

8 février 2022

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Alors que la guerre s’installe et que les négociations ont échoué, la France doit réévaluer ses options géopolitiques, en réconciliant le temps longs avec les clivages contemporains.
Donbass

Durant tout le XXè siècle, la Russie a toujours allégrement piétiné l’Ukraine. Elle l’a martyrisée à sa guise, lui infligeant la guerre, l’invasion, la famine, le génocide, la déportation et cela sans que les autres nations de l’Europe ne l’en empêchent jamais. Alors, pourquoi la Russie devrait-elle aujourd’hui renoncer à écraser l’Ukraine et surtout pourquoi le reste du monde devrait-il, maintenant, se sentir obligé de s’en mêler ?

Trois raisons principales peuvent être invoquées pour pousser à réclamer la fermeté contre l’agression russe qui se prépare.

En premier lieu, l’Europe a payé lourdement, avec la Seconde Guerre mondiale, ses lâchetés et ses capitulations des années 1930. Nous sommes encore hantés par le syndrome des accords de Munich, quand en 1938 la France et l’Angleterre ont abandonné la Tchécoslovaquie aux appétits furieux de l’Allemagne hitlérienne. À avoir alors trop voulu éviter le conflit militaire, nous n’avons rien sauvé et surtout pas la paix. Depuis, traumatisés par notre débâcle de 1940, nous raisonnons comme si la même situation de reproduisait toujours, que ce soit dans les années 1990 avec la Serbie ou maintenant avec la Russie. Dès lors, nous voulons éviter que le Donbass devienne les nouvelles Sudètes.

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En second lieu, nous restons profondément marqués par les schémas de pensée de la guerre froide. La Russie communiste occupait alors l’Europe de l’est et nous menaçait. L’affrontement se structurait bloc contre bloc, les forces de l’OTAN face à celles du Pacte de Varsovie. Depuis, l’empire soviétique s’est écroulé. Or nous ne voulons pas que la Russie reconstitue sa zone de domination et redevienne une puissance continentale dangereuse. Aussi, nous n’entendons pas laisser Moscou relever la tête et commencer à restaurer ses positions, même aux frontières de l’Ukraine.

En troisième lieu, sur le plan idéologique, notre diplomatie considère que le régime de Vladimir Poutine constitue un système illibéral, adversaire de la démocratie. Dans cette logique, craignant l’extension d’un péril populiste dont Moscou serait le fer de lance, nous prétendons nous opposer à son extension. Nous souhaitons empêcher de voir basculer un à un, dans l’illibéralisme, les pays de l’est de l’Europe. Il s’agit en conséquence de bloquer la progression d’une idéologie communément définie comme un ennemi de notre ordre politique, comme un danger pour la stabilité internationale et la paix.

La géopolitique est un art de têtus, basé sur des rapports de force

Cependant, ces trois arguments se heurtent à des réalités implacables.

Tout d’abord, la géopolitique est un art de têtus, basé sur des rapports de force. La France, pas plus que l’Union européenne, ne se trouve capable, militairement, d’empêcher l’invasion de l’Ukraine. Nous ne pouvons menacer Moscou que cachés derrière les États-Unis. Sinon, nous risquons de nous voir très bientôt avec les cosaques buvant l’apéritif sur les bords de la Seine, sauf à avoir déclenché une guerre nucléaire. Par conséquent, notre pays ne peut développer qu’une diplomatie gesticulatoire, velléitaire. Certes nous disposons de l’arme des sanctions économiques, mais celles-ci sont dans la main de l’Allemagne, sans laquelle nous pesons peu au regard de l’état de notre commerce extérieur et de notre industrie. Lors des négociations de Munich d’avant la Seconde Guerre mondiale, nous formions l’axe déterminant « Paris – Londres ». L’équilibre européen pesait sur nous épaules. Désormais, Emmanuel Macron joue les apprentis télégraphistes de l’axe « Washington – Berlin ». Plus rien de sérieux ne dépend de nous.

Ensuite, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, les logiques de la Guerre froide se sont beaucoup affaiblies, laissant renaître des lignes de forces diplomatiques plus anciennes. Certes le bloc de l’ouest continue d’exister. Nous appartenons à l’Union européenne, ce qui nous lie fortement à l’Allemagne. Nous demeurons membres de l’OTAN et de son commandement intégré, donc d’une alliance militaire antirusse placée sous le contrôle des États-Unis. Mais, en même temps, le péril communiste n’existe plus. La vieille Russie a ressurgi. L’Allemagne s’est réunifiée, reconstituant un mastodonte au cœur du continent. Or, dans ce schéma traditionnel, la Russie constitue pour nous un allié naturel permettant de maintenir en étau la puissance hégémonique de l’espace germanique. La difficulté d’aujourd’hui provient de ce que nous vivons dans un ordre géopolitique européen paradoxal, superposant deux mondes aux tendances contradictoires, celui issu de la Guerre froide qui nous allie à l’Allemagne et nous pousse à nous opposer à la Russie, et celui classique de notre Histoire qui nous conduit à nous rapprocher de la Russie dans un souci d’équilibre global.

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Quant à la question de la lutte contre l’illibéralisme, elle ne s’avère pas sérieuse. Outre que l’illibéralisme est un concept inconsistant, nous ne pouvons pas fonder notre vision de l’ordre mondial sur l’affirmation selon laquelle tous ceux qui ne partagent pas notre conception particulière de l’État de droit seraient nos ennemis. Les menaces internationales auxquelles nous sommes confrontés ne relèvent pas de savoir au bout de combien de semaines l’avortement est jugé illégal en Pologne, ni si la Hongrie se montre gentille avec la gay pride. Les périls se nomment plutôt les mouvements terroristes islamistes, le nouvel impérialisme turc, la surpuissance chinoise, le poids des GAFAM, les déséquilibres démographiques, les risques de prolifération nucléaire, le partage des eaux et des mers, ou encore l’accès aux ressources et métaux rares. Or sur l’ensemble de ces sujets, nous avons des points d’appui à trouver avec la Russie.

Aucun français ne mourra pour l’Ukraine. Nous n’en avons d’ailleurs ni les moyens, ni le courage, ni l’intérêt. Mais, la crise ukrainienne doit nous apprendre à réconcilier notre Histoire longue avec les clivages issus de la Guerre froide. Encore faut-il le vouloir, plutôt que de le nier et de poursuivre les chimères d’une diplomatie aussi verbeuse qu’impuissante.

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