Skip to content

Gabriel Attal est-il contre-révolutionnaire ?

Les récentes déclarations du président de la République et du porte-parole du gouvernement à propos de la prééminence des devoirs sur les droits ont suscité un tollé à gauche comme à droite. Pourtant, pour toutes les mauvaises raisons du monde, l'exécutif a redécouvert une tradition philosophique à la source de la droite conservatrice. Article tiré de L'Incotidien.

Partage

© Capture d'écran YouTube feat les bidouillages magiques d'Ange Appino

Pour lire la suite de L’Incotidien et pour continuer à le recevoir chaque soir : abonnez-vous

Commençons par les mots pères de discorde : « Dans l’après-Covid […], on veut poursuivre la redéfinition de notre contrat social, avec des devoirs qui passent avant les droits, du respect de l’autorité aux prestations sociales.» C’était ceux de Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, dans un entretien accordé samedi au Parisien. Ils ont fait bien du bruit depuis. Mais déjà, que signifient-ils, dans la bouche d’Attal ? Le premier niveau de lecture est celui qui part de l’effet qu’ils ont voulu produire : Attal désire, dans le contexte du covid et de la campagne, poser Macron comme candidat de la responsabilité contre les anti-passes et anti-vax en tout genre.

Attal, pas spécialement docteur en droit constitutionnel ou titulaire d’une chaire de philosophie politique à Oxford, utilise évidemment les grands mots sans rien comprendre.

Il s’agit toujours de parler aux personnes âgées et aux CSP+, d’incarner le parti de l’Ordre, en poursuivant ainsi une stratégie ayant fait ses preuves depuis la crise des gilets jaunes. Attal, pas spécialement docteur en droit constitutionnel ou titulaire d’une chaire de philosophie politique à Oxford, utilise évidemment les grands mots sans rien comprendre. « Contrat social », comme c’est grandiose, et comme on est sûr que celui qui utilise le concept n’a lu ni Hobbes ni Rousseau. Alors oui, Gabriel Attal est un béotien en plus d’un électoraliste, ce qui, en ajoutant la grossièreté à la fourberie, nous barbouille au dernier degré.

Lire aussi : Les zéros sociaux : Gabriel Attal

Malgré tout, le deuxième niveau de lecture consiste à supposer que, avec la boussole de l’opportunisme électoral soumise au champ électromagnétique de la crise sanitaire, la Macronie a redécouvert un axiome du politique et de l’éthique, à savoir la prééminence des devoirs sur les droits, c’est-à-dire de la responsabilité envers autrui sur la recherche du bonheur.

Avec la boussole de l’opportunisme électoral soumise au champ électromagnétique de la crise sanitaire, la Macronie a redécouvert un axiome du politique et de l’éthique, à savoir la prééminence des devoirs sur les droits

La crise a rappelé à nos pays occidentaux dont on ne finissait plus de dénoncer l’individualisme le désastre pratique de cette doctrine : nous ne sommes pas une collection d’individus mais une société, où les actions des uns ont des répercussions sur l’état des autres, et quand on l’oublie des gens souffrent ou meurent. Et depuis le début de cette crise, on ne peut pas dire que la droite brille par son intelligence dans son rapport à cette évidence. Elle ne l’a pas fait non plus aux déclarations d’Attal, puisque plusieurs RN, zemmouriens ou autres Philippot ont dénoncé la marche vers l’autoritarisme ou le très saint totalitarisme dont elles témoignent. Nous sommes encore un peu ébaubis de tant de stupidité.

Eugénie Bastié signalait seule sa sagacité parmi les intellectuels de droite en dénonçant l’accusation de totalitarisme et en citant Simone Weil : « Un homme, considéré en lui-même, a seulement des devoirs, parmi lesquels se trouvent certains devoirs envers lui-même. Les autres, considérés de son point de vue, ont seulement des droits. Il a des droits à son tour quand il est considéré du point de vue des autres, qui se reconnaissent des obligations envers lui. » L’idée de Weil n’est pas totalitaire, elle est contre-révolutionnaire, au sens où elle renverse la perspective de 1789 qui justifie l’existence du politique par la protection de certains droits inaliénables. Cette position droit-de-l’hommiste, on utilise le terme d’un point de vue descriptif et non polémique, était rappelée il y a quelques jours par Jean-Luc Mélenchon, à propos déjà d’une dérive supposée de l’exécutif : « Faire passer les droits avant les devoirs, c’est le contraire du fondamental républicain qui dit l’inverse, qui dit nous avons des droits et le seul devoir que l’on a c’est de respecter les droits des uns et des autres. » Quel limpide résumé du républicanisme français ancré dans la philosophie des Lumières, qui, en réaction à l’absolutisme, voyait dans la protection des libertés individuelles la mission sacrée du politique.

Lire aussi : Éditorial de Jacques de Guillebon : SOS

Or cette tradition intellectuelle de 89, mère de la fièvre individualiste dont mai 68 finit de nous infliger les moindres symptômes avec une implacable logique, vous n’êtes pas sans savoir que nous la détestons au plus haut point. Croyant consacrer la dignité de l’homme, pousser à leur terme les promesses du christianisme, elle le vautre dans le caniveau. Car qu’est-ce que cet enfant geignard qui tourne son visage déformé de pleurs hystériques vers l’État : « mes droiiiiiits, mes tout petits droits que j’aime, snif » ?

Car qu’est-ce que cet enfant geignard qui tourne son visage déformé de pleurs hystériques vers l’État : « mes droiiiiiits, mes tout petits droits que j’aime, snif » ?

Une merde purulente, une sorte de Sméagol asservi à sa DDHC comme lui à son anneau. Les droits, idée d’esclave ! Et il ne faut pas s’appeler Calliclès ou Mussolini pour le dire, puisque le fascisme met la personne dans la même sujétion par rapport à l’État, puisqu’il lui ôte pareillement toute responsabilité. Or nous qui ne sommes pas des esclaves réclamons des responsabilités, nous croyons que nous ne nous élèverons spirituellement qu’au service d’autrui. Puisque nous avons ouvert par une citation, concluons de la même manière, avec le grand Nicolas Berdiaev, philosophe le plus éminent de l’existentialisme chrétien après Kierkegaard : « Seul un amas de décombres n’est pas hiérarchisé et aucune qualité aristocratique ne s’en dégage… Se reconnaître, se vouloir, se chercher toujours plus de devoirs est une attitude aristocratique. Réclamer des droits est une attitude commune. L’aristocratie n’est pas une classe, c’est un principe spirituel. » Vous n’oublierez pas tout de suite, s’il vous plaît, ces mots.


Partage

En Kiosque
Rejoignez-nous

Newsletter

Pin It on Pinterest