Guy Teissier : « Nikol Pachinian met l’Azerbaïdjan et le groupe de Minsk au pied du mur »

Press office of the government of Armenia; www.gov.am

Tribune. Député Les Républicains des Bouches-du-Rhône et Président du Cercle d’Amitié France-Artsakh, Guy Teissier appelle la France à soutenir les efforts pour la paix initié par le nouveau premier ministre arménien, Nikol Pachinian.  

 

On peut s’étonner de la révolution de velours qui s’est déroulée en Arménie au printemps dernier et de ses conséquences inattendues sur la situation politique régionale. Tout se passe comme si Nikol Pachinian – l’homme qui a mené cette révolution sans le moindre heurt et qui est devenu depuis Premier ministre – avait fait oublier ceux qui présidaient jusque-là aux destinées de son pays mais aussi les acteurs des négociations autour du Haut-Karabagh, la partie azerbaïdjanaise comme les médiateurs du groupe de Minsk et de l’OSCE, la France, les États-Unis et la Russie.

Depuis trois décennies déjà, l’Arménie est impliquée dans le conflit du Karabagh qui oppose l’État azerbaïdjanais à la population arménienne du Karabagh, cette terre arménienne que Staline avait offert à l’Azerbaïdjan et qui s’est érigée en république autodéterminée aux derniers jours de l’URSS. Face à la guerre déclenchée par Bakou contre ce Haut-Karabagh, qu’on appelle aujourd’hui l’Artsakh, l’Arménie a secouru militairement les Artsakhiotes qui sont finalement sortis victorieux du conflit. Depuis lors, un simple cessez-le-feu empêche la reprise des combats entre les belligérants tandis que perdurent des négociations de paix dont on ne voit pas l’issue.

L’Artsakh doit revenir à la table des négociations.

Or, il semble qu’avec Pachinian se soit achevé le temps des atermoiements, des non-dits et de l’immobilisme. L’homme semble de conviction et a commencé d’articuler sur la question de l’Artsakh une pensée bien charpentée en passe de devenir une doctrine. 

Quelles sont ces clarifications apportées par le nouveau Premier Ministre arménien ? Au premier chef, il milite ardemment pour le retour des autorités élues de l’Artsakh à la table des négociations. Et les arguments qu’il avance ne sont pas dénués de fondements : outre qu’il paraît invraisemblable en 2019 de vouloir décider du sort d’une population in absentia, Nikol Pachinian fait remarquer qu’il ne représente pas les Artsakhiotes car ceux-ci ne votent tout simplement pas lors des échéances électorales arméniennes, les structures politiques des deux pays étant disjointes. En cela, la volonté de Nikol Pachinian rejoint celle du Président Macron qui, le 9 février dernier, a affirmé –devant les associations arméniennes de France – que notre pays « déploiera les efforts nécessaires pour le retour des parties centrales au conflit à la table des négociations ». Des parties centrales, il n’y en a d’autres que celle de l’Artsakh et si le Président Macron a eu beau jeu de faire remarquer que la France n’était pas responsable de l’exclusion de cette partie, rien ne l’empêche d’exiger son retour, bien au contraire. 

Pour le Premier-ministre arménien il s’agit là d’une simple proposition de bon sens : A quoi bon un accord dont les conclusions pourraient être refusées en droit comme en fait par une partie artsakhiote absente du processus de négociation ?

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Et c’est là que les dernières déclarations de Pachinian prennent un sens pour la partie adverse mais aussi pour le groupe de Minsk de l’OSCE. Les médiateurs se sont en effet jusqu’à présent abrités derrière des principes incontestables du droit international. C’est évidemment leur honneur mais c’est aussi leur limite. Qui peut prétendre s’opposer au droit des peuples à l’autodétermination, à l’intégrité territoriale des États ou au principe de non-recours à la violence ? Personne évidemment mais, jusqu’à présent, personne non plus ne s’est aventuré à dire comment implémenter de manière très concrète ces différents principes.

En la manière, les positions de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan sont évidemment opposées. Si l’Azerbaïdjan considère que son intégrité territoriale est violée et n’entend appliquer le droit à l’autodétermination de l’Artsakh qu’à l’intérieur de ses frontières, la population du Karabagh, elle, ne compte pas renoncer à son indépendance de fait et revenir dans le giron de Bakou, surtout dans ce climat d’arménophobie fortement présent en Azerbaïdjan car encouragé par les autorités de ce pays. 

Pachinian considère en conséquence que les médiateurs devraient enfin prendre l’initiative de proposer un plan d’implémentation détaillé de ces principes. Évidemment, ceci ne signifie pas que les parties au conflit les accepteraient mais cela leur permettrait de négocier sur une base concrète plutôt que de s’affronter dans de stériles joutes verbales.

L’Intérêt de la France, c’est de soutenir la volonté réelle d’avancer vers la paix

Ainsi, là où Pachinian semble finalement le plus convaincant, là où il prend un réel avantage sur Ilham Aliev comme sur les co-présidents du groupe de Minsk, c’est dans sa volonté apparemment sincère de crever l’abcès et d’aboutir réellement à une solution pacifique. En la matière, ses derniers appels à préparer les populations d’Arménie, d’Artsakh et d’Azerbaïdjan à la paix détonnent singulièrement. Affirmer comme il le fait que qu’il est prêt « à continuer le dialogue non seulement avec le président azerbaïdjanais mais aussi avec le peuple d’Azerbaïdjan » parce qu’il est sûr que « le peuple d’Azerbaïdjan aime autant la paix que le peuple d’Arménie et le peuple d’Artsakh » témoigne d’une conviction démocratique qui peut effectivement conduire à une percée tout en constituant un défi redoutable pour le despote de Bakou, plutôt abonné aux déclarations bellicistes. Pachinian est donc également clarificateur et rend patent le fait que la persistance du conflit du Haut-Karabagh est intimement liée à l’absence de démocratie en Azerbaïdjan. Mais après tout, n’est-ce pas la réalité ?

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Dans ce contexte renouvelé, l’intérêt de la France est de soutenir concrètement cette volonté nouvelle d’avancer vers la paix et ipso facto de soutenir la démarche engagée par Pachinian. Nul ne peut raisonnablement s’opposer ou rechigner à l’avènement de la paix et au retour de la sécurité et de la prospérité régionale. Cela a d’ailleurs toujours été la ligne directrice du Cercle d’Amitié France-Artsakh que j’ai l’honneur de présider. Car si notre pays ne soutient pas l’entreprise de clarification désormais impulsée par Erevan, il laissera accroire les soupçons prégnants sur l’efficacité de l’action du Groupe de Minsk qui déjà affectent la crédibilité de notre diplomatie. Or notre présence politique et économique ne peut s’établir qu’à la condition de notre crédibilité diplomatique. La paix au Sud-Caucase se fera, elle est déjà en ligne de mire. Il nous serait vraiment dommageable qu’elle se fasse sans la France ; et encore plus contre elle.

 

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gteissier@lincorrect.org

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