L’argumentaire des « anti-chasse » se fonde souvent sur une vision irénique de la nature sauvage dont ils ignorent pratiquement tout ou nient obstinément les traits essentiels. Ils n’en retiennent qu’une vague poésie biblique où « le lion marche aux côtés de l’agneau ». Le problème, c’est que ce qui est annoncé au paradis ne vaut pas, par définition, dans ce bas monde.
De la nécessité de réguler la population sauvage
Avec un taux de reproduction de l’ordre de 100% par an, les gros herbivores (cerfs, chevreuils, sangliers) deviendraient totalement ingérables au bout d’à peine dix ans sans chasse. Il faudrait alors craindre des destructions de culture, des destructions de forêts par surpâturage, des attaques, des envahissements de centre-villes, des accidents de la circulation, etc. Les anti-chasse répondront qu’un herbivore n’attaque pas l’homme. C’est faux : il attaque parfois, quand il est surpris ou se sent menacé. Or le sanglier est plus intelligent qu’un électeur EELV : il sait que nous sommes carnivores et il se sentira donc très facilement menacé par notre présence, surtout quand ils débarquent chez nous et qu’on veut les chasser.
Avec un taux de reproduction de l’ordre de 100% par an, les gros herbivores (cerfs, chevreuils, sangliers) deviendraient totalement ingérables au bout d’à peine dix ans sans chasse
Bien sûr, on pourrait réintroduire leurs prédateurs naturels, loups et ours par exemple, mais est-il besoin d’expliquer quelle épée de Damoclès représenterait la présence de meutes de loups dans tous les massifs forestiers de France, surtout quand vient l’hiver ? Des loups que, par hypothèse, il serait interdit de chasser, et qui n’auraient donc plus de raisons de craindre l’homme ? Quel anti-spéciste, végan ou simplement anti-chasse serait prêt à affronter un ours au détour d’un chemin communal ou dans sa cour d’immeuble alors qu’il éventre les poubelles, comme cela arrive tous les ans aux États-Unis ou au Canada ?
Le fiasco de l’expérience Genevoise
Il existe pourtant un endroit où, disent-ils, « la chasse est interdite depuis 1974 », pays de cocagne où « ça se passe très bien ». Il s’agit du canton de Genève, en Suisse. Voyons donc cette expérience de prohibition de la chasse. Tout d’abord, un détail accroche tout de suite nos esprits soupçonneux : le seul pays du monde où la chasse est interdite est une ville. Une ville avec certes un petit peu d’arrière-pays, mais qui compte 1700 habitants au kilomètre carré, densité supérieure de deux tiers à celle de l’Île de France.
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Autrement dit, la chasse est interdite par une population qui vit loin, très loin des animaux qu’elle affirme protéger, sur un territoire où la chasse devrait être de toute manière une activité très marginale. Mais après tout, il est légitime de mener une première expérience dans un environnement où elle a le plus de chance de réussir. Cette réserve mise à part, il est vrai que cette interdiction de la chasse réussit plutôt bien, à un petit détail près : la chasse n’y est pas interdite.
Un abattage massif d’animaux
Examinons de plus près et vous verrez que loin d’être une réussite, cette expérience de prétendue interdiction de la chasse est en soi-même un plaidoyer contre ce mirage. Un rapport de la Direction Générale de l’Agriculture et de la Nature du canton de Genève « sur la gestion de la faune chassable pour la période 2014-2017 », publié le 24 août 2018, nous le démontre sans doute involontairement.
D’abord, dire que la chasse a été interdite à Genève est un abus de langage : c’est plutôt l’exercice privé de la chasse qui a été interdit. Le canton de Genève, lui, abat bel et bien par la main de ses gardes de l’environnement 187 sangliers par an en moyenne sur la période 2014-2017, c’est à dire 749 en 3 ans dont 224 rien que pour 2017. La viande sera vendue à des bouchers conventionnés pour remplir les assiettes de tout un chacun. La différence par rapport à l’époque où la chasse était permise : désormais, seul l’État a le droit de chasser. En droit, on n’appelle pas cela abolition, mais plutôt monopole public.
La différence par rapport à l’époque où la chasse était permise : désormais, seul l’État a le droit de chasser. En droit, on n’appelle pas cela abolition, mais plutôt monopole public
Or, comme il arrive bien souvent dans ces cas-là, l’efficacité s’en est tragiquement ressentie : le rapport du canton de Genève ne nous indique qu’« à titre d’exemple, le temps moyen nécessaire pour prélever un sanglier est de l’ordre de 8h à 15h par animal ». À la lecture de ces lignes un chasseur rira aux éclats quand il faudrait en pleurer. Pour les non-chasseurs, indiquons simplement que 8 heures pour un seul sanglier c’est énorme. Et encore s’agit-il de la fourchette basse.
Le rapport nous dit aussi que malgré cet abattage massif quoique laborieux, le canton est contraint de faire appliquer et de financer tout un programme de protection des zones urbaines et agricoles notamment par la pose de clôtures électrifiées autour des champs, de grillages autour des pieds de vignes et arbres fruitiers, d’« exclos » protégeant les chênaies de la voracité des cerfs, ou, jusqu’en 2015, de verser du maïs dans les forêts pour détourner les sangliers des champs.
Un gaspillage des deniers publics
Au total, cela engendre un coût moyen pour le contribuable genévois d’un peu plus d’un million de francs suisse par an, c’est à dire 700 000 euros. Pas astronomique direz-vous, mais il faut rapporter cela aux dimensions du canton de Genève, lequel ne présente une surface forestière que de 30 km². En ce qui concerne la France, ce n’est pas la même affaire. Notre pays arbore, pour ainsi dire, une surface boisée de 170 000 km², ce qui nous amènerait arithmétiquement à un budget de 4 milliards d’euros si l’on s’en tient à la pure proportion. Ce chiffre, on voit mal ce qui pourrait le faire baisser, à part d’hypothétiques économies d’échelles.
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Mais il y a plutôt lieu de penser qu’il serait en réalité supérieur : la France n’a pas seulement plus de forêts, elle a aussi plus de champs à protéger, plus de routes avec plus de voitures, etc. Surtout, il faut rapporter cela au résultat, c’est à dire strictement aucun : 700 000 euros, pour que, finalement, des centaines d’animaux soient tout de même abattus chaque année en toute légalité et offerts à la consommation, c’est-à-dire la pratique même que les partisans de cette loi entendaient faire disparaître. La loi anti-chasse à Genève est dépourvue de ce que les romains appelaient la « ratio legis » – la raison d’être de la loi. C’est donc une loi qui n’a pas lieu d’être.
Dangereuse chimère
Imaginez en France que le RIP aboutisse : les dizaines de milliers de sangliers, cerfs, chevreuils qui continueraient d’être abattus dans les forêts, moyennant une facture pour l’État d’au moins 4 milliards d’euros, en pure perte donc. À ce chiffre de 4 milliards par an, il faut encore ajouter les pertes financière de l’État, qui perçoit comme toujours nombre de taxes sur les validations du permis, les actions de chasse, les bagues, etc. Et sans parler des assurances qui couvrent les dégâts faits aux cultures par le gibier que payent actuellement les chasseurs. Qui les remplacera ? Un énième fond d’indemnisation, financé par les contribuables.
Mais cela, les anti-chasse n’y songent pas. Bien sûr que non. C’est sans doute parce qu’ils connaissent mal les animaux réels qu’ils défendent à ce point des chimères. Ils ne sont pas pour la plupart animés par de mauvaises intentions, mais sont idéologues. Séduits par une idée, ils s’y vouent corps et âmes, et tant pis si le reste du monde doit payer.





