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Kandy Guira, le chant d’une femme intègre

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Publié le

25 novembre 2021

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Ambassadrice de son propre style musical, « l’électro Faso pop », Kandy Guira nous offre une déferlante libre portant des textes engagés aux confins du folk burkinabé, de l’afro pop et de l’électro.
kandy

Nagtaba (« Ensemble ») est un premier projet solo en complément d’une multitude de collaborations prestigieuses, servi par une des plus belles voix du continent. Fait relativement rare dans ce secteur musical: une véritable organisation et industrie à « l’ancienne » s’activent derrière l’artiste. La Fugitive studio, des musiciens de choix; Vlad, éditeur et label indépendant; une furieuse équipe technique de son, de management et d’administration. Ses concerts sont même traduits en direct à destination des malentendants par deux « chansigneuses ». Nous sommes allés recueillir les propos de la demoiselle à la sortie de sa résidence d’artiste et elle nous a inspiré des réminiscences de l’étoffe, du coffre et du charisme d’une certaine Angélique Kidjo. Parions que Kandy Guira accomplira une aussi belle trajectoire. Entretien.

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Après le coup d’État de 1984 qui propulsa Thomas Sankar au pouvoir, la Haute-Volta fut rebaptisée Burkina Faso, littéralement « le pays des hommes intègres ». Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

J’étais enfant lorsque Thomas Sankara est décédé. Mais il m’a marquée avec ses valeurs de justice, de bonté et de générosité envers son peuple. Il prouvait que c’était possible. Il voulait de la cohésion sociale, du respect envers chacun, et que tous s’y mettent pour bâtir une nation. Cela a servi d’exemple au Rwanda qui s’est reconstruit sur ces valeurs après le génocide.

Vous chantez en mooré, dioula et en français. Qu’est-ce qui préside au choix de la langue ?

Ce n’est pas un choix, c’est une question de logique et d’intégrité (on y revient). Majoritairement, c’est en mooré que cela se profile car je pense, dors, pleure et rêve dans cette langue. C’est une passion le chant, alors tout naturellement, la langue la plus authentique pour que le sens soit véhiculé par les mots, c’est la mienne ! Si c’est un trésor de poésie, par contre, il faut en alléger la musicalité car la prononciation n’est pas évidente. J’ai donc élaboré un mooré « aménagé », sans la réelle accentuation, ce qui me permet de la faire sonner bien mieux. Le dioula, qui est une langue tonale comprend une mélodie caractéristique grâce à la prononciation des syllabes. C’est d’emblée plus chantant et charmant.

Nagtaba est une tentative de marier ma culture des hommes intègres avec celle adoptée en France

Et que cherchez-vous en chantant en français ?

Une grande liberté ! J’ai l’impression que ce n’est pas moi et je ne vais pas puiser dans le même puits quand j’emploie une langue étrangère. Charles Dumont, pianiste compositeur et arrangeur d’Édith Piaf, m’a fait tester certaines de ses compositions françaises. C’est lui qui m’a donné le goût du français. Lorsque j’ai débuté, j’avais tendance à hurler et j’ai eu besoin de travailler l’équilibre en chant, de rendre mon grain de voix moins aigu, d’apprendre à retenir les chevaux pour obtenir un joli mélange. Dire les choses en français m’a apporté de la douceur, et je chante en français car j’avais envie de m’adresser à plus de monde. On nous divise beaucoup pour exercer un contrôle la plupart du temps. Donc n’entrons pas dans une division provoquée par des imbéciles : on peut concevoir des choses ensemble et en faveur du bien commun.

Est-ce l’expérience exigeante des cabarets qui vous a permis de forger une telle présence scénique et une telle assurance ?

C’est effectivement une école rude qui m’a permis d’acquérir une grande diversité de styles dans lesquels je suis très à l’aise. Je me suis également perfectionnée auprès de mentors tels Cheick Tidiane Seick, Oumou Sangare, Manu Dibango… J’ai appris à leur contact que l’art peut être une arme de changement positif. Et selon l’expression burkinabée : « C’est dans l’amusement qu’on se dit les gbè, en s’amusant qu’on se conscientise ».

Très fourni en textures synthétiques désuètes et en instrumentalisations ultramodernes, le mixage laisse pourtant la part belle à la voix, quasi-soliste au milieu de cette orchestration échevelée.

Nagtaba est une tentative de marier ma culture des hommes intègres avec celle adoptée en France. Nous avons collaboré autour de trois éléments : tradition, actualité et monde du dessin animé. On fait passer beaucoup de choses dans ces contes modernes, avec moins de censure que dans les films. J’ai voulu utiliser aussi des sons des années 80 qui parlent à l’inconscient collectif pour rendre le tout plus accessible. Olivier Bodin et Benoît Daniel, deux « ingénieux » du son, ont trouvé comment concrétiser ces sonorités en studio et Éric Pesselon pour la scène. C’était compliqué ; nous avons beaucoup appris.

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Traditionnellement, comment définir la musique du Burkina Faso ?

Ce sont des rythmes, des chants et des danses traditionnelles indissociables de la musique. Le warba, par exemple, ne se danse qu’en dessous de la taille et mobilise hanches, bassin, jambes et pieds, et la musique de cette danse véhicule de l’histoire, comme le font les griots au Mali. On te raconte un destin, on te conseille en chantant, on partage en festoyant. C’est aussi un réconfort.

Et comment définiriez-vous l’électro-Faso pop ?

À mes yeux, il s’agit de folk burkinabé. On a tendance à parler de « world music » mais c’est un terme fourre-tout. Je pars vraiment du patrimoine musical de mon pays pour le moderniser « à ma sauce ». Ça me permet de naviguer à souhait dans ce courant à partir de la source traditionnelle et ça favorise l’ouverture vers d’autres styles en évitant l’écueil des fusions hasardeuses. Le défi consiste à déceler la part de communion qui enrichit !

Qu’est-ce qui vous inspire dans la vie ?

Tout et rien ! Une situation particulière comme le néant. Mais c’est le rapport humain et l’amour qui me mobilisent véritablement. On peut définir le comportement d’un être humain par la présence ou l’absence d’amour, par la façon dont on se coupe ou se relie à cette chaîne de vie. Je déteste aussi l’injustice que j’ai envie de dénoncer. C’est mon côté philosophe.

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Si vous soutenez le droit des femmes en Afrique et dans le monde, vous ne vous réclamez pas pour autant d’un mouvement féministe.

Nagtaba est un album positif, féminin, mais pas féministe. Dans le titre « Pagbatem », il est mentionné que les femmes ont changé et que, pour autant, les croyances et les comportements sont restés les mêmes ! Pourquoi existe-t-il encore de l’excision, des interdictions de conduire, de voter, etc. ? La femme se doit d’être le médicament de la femme. Car ce sont les femmes elles-mêmes qui continuent d’exécuter certains dogmes vétustes. Je n’ai jamais vu un exciseur ; je n’ai jamais vu un homme forcer une femme à se marier ! Ce sont les femmes qui perpétuent ces barbaries et c’est donc à nous de changer la donne ! Les femmes doivent assumer leurs forces et leurs faiblesses, mais ne peuvent être des hommes, c’est en cela que je ne suis pas féministe.

« Wasindi » (assieds-toi, on va parler) aborde le thème des violences conjugales, or l’introduction musicale est délicieusement dingue et un aspect festif émane de la nostalgie. Pourquoi cette association insolite ?

Au-delà du dramatique de la situation, il y a un espoir garanti. La femme doit inviter à s’asseoir, inviter à la conversation. L’amour, ce n’est pas l’usage de la force, pourtant culturellement, on m’a dit de le tolérer. J’aimerais juste dire que l’on peut prendre notre destin en main et être capable de s’affronter dans une conversation.

Qu’est-ce que vous appréciez dans la culture française ?

J’aime justement vivre ma liberté de femme ici, sans être jugée. La France m’offre d’expérimenter ce à quoi je réfléchissais là-bas et qui se révélait rapidement problématique. Ici, on peut s’exprimer, se couper les cheveux, parler à un homme. Et j’aime la poésie magnifique qui me vient du fait que je puisse raconter mon émotion amoureuse, ce que j’exprime en français, car il y a tous les mots qu’il faut dans cette langue. En mooré, c’est complexe de parvenir à « poétiser » cela car, même si on peut le décrire autrement, beaucoup de mots manquent, et on ne pourra jamais le dire aussi joliment qu’en français !

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Qu’est-ce qui vous a poussé à chanter ?

La nécessité de dire ce que je pense à des gens à qui je ne devrais peut-être pas le dire ! Une jeune fille en Afrique ne peut pas s’exprimer face au droit d’aînesse, mais chanter mes injustices et mes incompréhensions passe mieux ! C’est plus facile pour se dévoiler, infiniment moins solennel.

« Équilibre » est représentatif de votre engagement sans militantisme, sans fermeture au dialogue.

Oui. Il ne faut pas réclamer le respect, mais le mériter et l’imposer. C’est valable pour n’importe quel sujet. Au départ ma mère ne voulait pas que je chante car c’était être un enfant de mauvaise famille, voire se comporter comme une prostituée. C’était rude pour moi et une offense pour elle. Je lui ai dit : « Laisse-moi le choix de te montrer que tu peux être fière de moi ». Grâce à ça je ne me suis jamais fourrée dans de mauvais draps, car j’ai gardé cette envie de convaincre. Encore une fois : asseyons-nous, écoutons, conversons, découvrons.

Nagraba de Kandy Guira
Vlad, 11,99€

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