La Crimée se réchauffe

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L’histoire du monde est l’histoire des Détroits, ces petits passages qui sont si importants géopolitiquement. Récemment le grand public a découvert un en plus, le Détroit de Kertch, l’endroit où l’escarmouche russo-ukrainienne s’est produite.

 

Nous sommes souvent pris par le temps court quand nous devrions plutôt regarder le temps long. L’expansion de l’OTAN vers la frontière russe a été un problème depuis son début, et à Moscou ils l’ont dit plusieurs fois. Les demandes russes furent ignorées ou méprisées.

Il est impossible de comprendre le coup de 2014 sans saisir la volonté d’enlever l’Ukraine à la Russie ; Brzezinski l’avait dit clairement dans son livre Le Grand Échiquier. La méconnaissance de l’histoire est ennemie de la stabilité et de l’ordre. Kiev fut le berceau de la Russie, jusqu’au XIXème siècle l’idée même d’une Ukraine indépendante était inimaginable. Pourquoi donc avons-nous aujourd’hui des factions solides qui sont férocement anti-russes? Cette pensée anti-russe entra en Ukraine grâce à deux mouvements ; celui de l’Allemagne national-socialiste et celui de l’ancien empire polonais.

 

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Le premier est une conséquence de la Seconde Guerre Mondiale quand les Allemands comparaient les Russes aux asiatiques et aux Mongols pour les ôter leur identité européenne. Le second est assez vieux et plus profond. Il faut remonter au début du XVIIème siècle et à la guerre polono-russe entre 1605 et 1618. Le calamiteux conflit a vu défiler sur le territoire russe les armées polonaises et des Condottieri de l’époque, ou si vous préférez, les Blackwater de l’époque. C’est à partir de Lviv, qui deviendra russe après la Seconde Guerre Mondiale, que le venin anti-russe se répandra. Cette ville avant d’appartenir à l’empire autrichien fut pendant plusieurs siècles l’avant-poste polonais contre l’identité de toutes les Russies, y compris ce qu’on appelle aujourd’hui l’Ukraine. Mais tout ça est trop incorrect, pourtant c’est la vérité.

En Crimée on voit encore la vieille bataille des Atlantistes contre les Gaullistes, ceux qui veulent une Europe de Los Angeles à Kiev, et ceux qui veulent une Europe de Brest à Vladivostok. L’Europe américaine contre l’Europe européenne. La prise de 3 vaisseaux ukrainiens par la marine russe démontre que la Russie ne reculera plus, elle ne peut pas reculer plus, sa place dans le concert des nations en dépend. Les fusils de l’OTAN sont à sa frontière et l’empire du Bien veut continuer son expansion.

La mer en question est la mer d’Azov, elle se localise au-delà du Détroit de Kertch. C’est la mer annexe à la mer Noire. Son importance stratégique est grande pour le Kremlin. La ville de Marioupol, contrôlée par le gouvernement de Kiev, veut garantir que les séparatistes pro-russes ne peuvent pas la prendre. De là découle l’envie de l’appuyer non seulement par terre mais aussi par la mer, par la mer d’Azov.

 

Le secteur droit, un groupe nationaliste ukrainien. Crédit : DR

 

Après le coup d’état de l’Euromaïdan les nostalgiques du Troisième Reich ont grandi leurs positions en Ukraine, des mouvements où la politique et les groupes paramilitaires se mélangent. Les plus influents sont le Svoboda, le Régiment d’Azov et le Pravy Sektor. L’OTAN ferme les yeux à leurs affiliations politiques parce qu’ils sont très utiles contre les desseins russes. La duplicité pourra finir par se payer cher. Plus au nord, en Lettonie il y a aussi une tolérance bizarre vis-à-vis de groupes qu’en Occident seraient immédiatement classifiés comme extrémistes. Eux aussi reprennent le récit européen, leurs aïeux se battaient pour l’Europe contre la barbarie asiatique (russe).

Les couleurs du drapeau ukrainien remontent à 1848 et au « printemps des peuples ». Contrairement à ce qu’on entend souvent la révolution française n’a pas fait la nation française, elle existait au moins dès Philippe le Bel et le XIIIème siècle. Par contre l’artificialité révolutionnaire, avec son corollaire l’abstraction, a été importante dans le rêve des nations d’Europe de l’Est, un lieu très marqué par les empires et où les nations brillaient par leur absence.

 

 

Les provocations ukrainiennes commencèrent avec la prise d’un navire de pêche russe en Mars. Petro Poroshenko voulait agacer les Russes pour rallumer la flamme nationaliste ukrainienne et pour se maintenir au pouvoir car en 2019 il y aura des élections et l’actuel président n’est pas le favori. La Russie est préoccupée avec la croissante présence américaine en Ukraine depuis 2014 et après l’incident de Mars a commencé à fouiller les bateaux ukrainiens pour s’assurer qu’ils ne transportent pas d’armes.

Les cris d’orfraie de Poroshenko et des siens révèlent que la situation en Ukraine est très tendue, que cette nation théoriquement dressée contre la Russie est à vrai dire fragmentée, où il y a des citoyens qui n’aiment pas du tout le pouvoir issu de l’Euromaïdan. Les sanctions n’ont pas dissuadé Moscou et le patronat allemand ne veut pas se fâcher avec le voisin oriental. Deux réalités qui gênent, à Kiev comme à Washington. Restons vigilants, la chaleur guette notre hiver.

Alphonse Moura est géopolitologue, maître en Sciences Politiques et Relations Internationales ; spécialiste des rapports de force et fondateur de l'école géopolitique bourguignonne, basée sur la Sainte Trinité du réalisme – Thucydide, Machiavel et Hobbes.

moura@lincorrect.fr

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