LA GUERRE ATONALE

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La guerre souterraine, mise en évidence le 20 décembre 2012 par Jérôme Ducros lors de sa conférence au Collège de France, agite toujours discrètement le monde de la musique contemporaine. Mais cette conférence est surtout un jalon de la guerre en cours entre l’Empire du Bien et l’Alliance rebelle.

 

 

 

 

Le 20 décembre 2012, donc, un jeune et brillant musicien réputé, Jérôme Ducros, était invité au Collège de France par le non moins jeune, brillant et réputé Karol Beffa, grand compositeur français et titulaire de la chaire de création artistique. Sa communication, intitulée « L’atonalisme. Et après ? », fit immédiatement scandale, débattu dans les publications musicales d’abord puis au Nouvel Obs, en passant par l’émission Répliques de Finkielkraut. Pascal Dusapin et Pierre Boulez en tête, Jérôme Ducros ne fut pas moins traité par les tenants de ladite « avant-garde » musicale de « révisionniste », de « nazi » ou de « poujadiste ».

 

 

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Pourtant, sur la vidéo que tout un chacun peut voir sur internet , le public n’a pas semblé vouloir quitter la salle sous le coup de l’indignation, ni même asséner des horions à ce jeune « nazi ». On assiste simplement à une démonstration articulée dans un français remarquable, digne des esprits français passés par là, et agrémentée de passages au piano prouvant la virtuosité (et l’humour) du pianiste – capable de jouer du jazz moderne comme cette fameuse musique atonale. En deux mots, pour ceux qui ne sauraient pas, cette fameuse musique atonale est cette musique dite « contemporaine » que personne n’écoute et qu’aucun profane ne supporterait même dans un ascenseur.

Force est de constater qu’à part quelques-uns, comme Karol Beffa, initiateur de cette conférence, la musique atonale est toujours l’étalon de la modernité, enseignée dans toutes les académies, exigée dans tous les concours.

En ouverture de sa conférence, Jérôme Ducros cite un passage du Paris au XXe siècle de Jules Verne, écrit en 1863, où ce dernier prédit qu’en « 1960 » la musique moderne ne sera faite que de disharmonies et de notes écrasées sur le clavier par les coudes des musiciens. Dans la foulée, Ducros diffuse la vidéo d’un pianiste jouant exactement de cette manière une composition de Stockhausen, maître de la musique d’alors et toujours considéré comme le génie du siècle. Quelques années plus tard, un autre maître, Steve Reich, prédit quant à lui le retour inéluctable et nécessaire de la musique tonale. Force est de constater qu’à part quelques-uns, comme Karol Beffa, initiateur de cette conférence, la musique atonale est toujours l’étalon de la modernité, enseignée dans toutes les académies, exigée dans tous les concours.

 

 

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Pour expliquer clairement en quoi consiste la musique atonale, Ducros passe au clavier, joue quelques pièces, improvise, et surprend le public par des exemples et des comparaisons simples et didactiques. Il en ressort que la musique atonale n’est qu’association volontaire de ce que l’on appelle fausses notes dans la musique tonale et qu’elle n’a pas évolué depuis cent ans, tout simplement parce qu’on ne peut évoluer qu’à partir de règles. Il est frappant de constater que le profane est incapable de repérer une erreur dans une partition atonale alors qu’une fausse note dans une partition tonale (i.e. qui a une mélodie, une harmonie), de lui inconnue, lui vrille les oreilles. Il est encore frappant de constater qu’un spécialiste est à la même enseigne. Dans le même esprit, Jérôme Ducros remplace « dentelle » par « scarabée » dans un poème dadaïste de Tzara (1916), sans que le public ne réagisse (et pour cause, il n’y a ni sens ni grammaire), alors que lorsqu’il remplace « heure » par « chèvre » dans un passage de Proust, tout le monde trouve cela cocasse. « On ne peut défigurer impunément que ce qui n’a pas de sens », prévient Ducros. Nulle surprise, nulle émotion, nulle attente et nulle récompense (et là il cite Lévy-Strauss) ne peuvent naître chez l’auditeur ou le lecteur lorsqu’il n’y a pas de règles ni de références avec lesquelles le créateur puisse jouer.

Jérôme Ducros souligne un autre point, réjouissant : la musique atonale est devenue éminemment conservatrice, voire réactionnaire.

« Dans le monde tonal, la musique savante et la musique populaire parlent la même langue », dit-il encore, rappelant que Schönberg l’avait pressenti, dès 1930 : « Il y aura toujours de la musique tonale, car il faudra toujours de la musique populaire ». Le maître avoue donc que la musique atonale ne sera jamais une musique populaire, et que cette musique ne s’adresse qu’à une certaine élite qui voudra bien l’entendre. Jérôme Ducros souligne un autre point, réjouissant : la musique atonale est devenue éminemment conservatrice, voire réactionnaire. Pierre Boulez lui-même considère qu’il y a moins de différence entre la musique atonale et Stravinski qu’entre Beethoven et Wagner. Et pourtant, on ne cesse de gloser et de scruter l’évolution de la musique dite moderne alors qu’elle n’évolue pas, et l’on ne cesse de fustiger les partisans de la renaissance tonale, en les taxant de révisionnisme, de conservatisme et de réaction.

 

 

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A la fin de la conférence, Jérôme Ducros poursuit le paradoxe : « Si être moderne c’est refuser la norme, que dois-je faire quand le moderne est devenu la norme ? » et arrive à une conclusion logique : « Les antimodernes sont donc plus modernes que les modernes ». A quoi doit-on ces paradoxes et ces échecs du geste moderne de trop ? A l’abandon de la « langue d’avant », de la « langue maternelle », à l’illusoire destruction du langage qui nous unissait. Aussi rappelle-t-il la célèbre maxime de Nietzsche : « Féconder le passé en engendrant l’avenir, tel est pour moi le sens du présent », et termine en faisant le pari « que ce qui semble encore aujourd’hui aux yeux de certains être une évolution à l’envers sera enfin pris pour ce que c’était vraiment, une révolution à l’endroit. »

Nous vivons bien dans un monde atonal, non seulement parce que les règles (et non-règles) sont dictées par des élites et sont incompréhensibles par la masse ignorée et méprisée, mais encore parce qu’il est devenu terriblement disharmonieux, privé de sens et qu’il nous laisse comme hébétés, sans prise aucune sur lui.

Si Jérôme Ducros passe facilement dans sa démonstration de la musique à la littérature, il pourrait tout aussi facilement l’étendre à l’existence contemporaine toute entière (là n’est pas son sujet, mais gageons qu’il y pense très fort). Nous vivons bien dans un monde atonal, non seulement parce que les règles (et non-règles) sont dictées par des élites et sont incompréhensibles par la masse ignorée et méprisée, mais encore parce qu’il est devenu terriblement disharmonieux, privé de sens et qu’il nous laisse comme hébétés, sans prise aucune sur lui. Un monde dans lequel le langage des élites n’a pas pour visée le bien commun, un langage qui n’est plus maternel et qui n’a tout simplement rien d’humain. Il s’agirait maintenant, et vite, de rétablir notre langage et d’être « absolument moderne ».

 

 

Bertrand Lacarelle

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