Pierre-Yves Gomez : « La spéculation sur le capital a produit des entités mondiales » (1/2)

Pierre-Yves Gomez a récemment publié un essai remarqué intitulé L’esprit malin du capitalisme (Desclée de Brouwer, 2019) dans lequel il analyse les conséquences de la financiarisation de l’économie à partir de la capitalisation boursière des fonds de pensions américains. Il y dénonce la croyance aveugle en une croissance irréversible qui permettrait d’absorber la totalité des dettes présentes. Premier volet de l’entretien.

 

Vous analysez l’émergence du capitalisme spéculatif à partir de la loi ERISA de 1974 qui oriente vers les marchés financiers cotés en bourse l’épargne collectée par les fonds de pension américains. Dès lors, c’est la rentabilité du capital espérée par l’actionnaire qui dicte la conduite de l’entreprise et non l’inverse. Est-ce une inversion des finalités, l’entreprise existant pour la finance et non plus la finance au service de l’entreprise ?

 

 C’est effectivement ce qui se met en place avec la financiarisation de l’économie au milieu des années 1970. Une révolution bien plus décisive que celle de mai 68, même si les deux participent du même mouvement. L’épargne des ménages est massivement orientée vers le capital des entreprises cotées. Pour attirer cette épargne vers elles plutôt que vers leurs concurrentes, ces entreprises promettent des niveaux de profits élevés ou une croissance forte de la valeur de leur capital grâce à leurs innovations en tous genres. Dès lors, elles reformulent leurs activités et orientent leurs ressources pour atteindre ces promesses de rendements. Pour s’en assurer, elles multiplient les indicateurs et les ratios de contrôle financiers. La financiarisation, c’est cette inversion : la finance n’est plus au service d’un projet économique, le projet doit servir les attentes de la finance –c’est-à-dire les attentes de millions de citoyens dont les revenus dépendent du rendement de leur portefeuille. Mais cela ne s’arrête pas là : la logique du rendement et de d’évaluation gagne la consommation.

 

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A partir des années 1990, les ratios, les classements, les comparateurs de prix multiplient et transforment la mentalité des clients : eux aussi cherchent à faire la meilleure affaire, à maximiser leurs petits capitaux, à spéculer sur leurs réseaux sociaux. Nous devenons des micro-capitalistes individualistes. Le moindre citoyen se met à spéculer à la hausse sur ses biens immobiliers, sur la valeur de ses déplacements en covoiturage ou sur les diplômes de ses enfants. Ainsi, de proche en proche, toute la société devient spéculative.

 

Vous dites que le capitalisme spéculatif est fragile en ce qu’il repose sur une croyance invincible en une promesse, celle de meilleurs résultats de la part de l’entreprise dans laquelle on investit. On est ainsi condamné à croire en une croissance perpétuelle et exponentielle. Qu’est-ce qui arrive lorsque celle-ci n’est pas au rendez-vous ? Les crises ne sont-elles pas un brutal retour au réel et le signe que les promesses ne peuvent pas être toujours tenues ?

 

Tout système social repose sur des croyances partagées. La croyance propre au capitalisme spéculatif, ce n’est pas que l’entreprise va faire de meilleurs résultats ; c’est de croire que l’avenir va être tellement nouveau, tellement extraordinaire que le capital qu’on investit aujourd’hui va gonfler au point que nos dettes seront comme effacées. On assiste à une sorte d’hypertrophie de l’idée de progrès. Non seulement il y aura progrès, mais un progrès transformateur qui augmentera la valeur des choses : celle du capital immobilier dans lequel on investit, du capital social, de la technologie, de l’être humain même qui sera « augmenté ». Cette croyance nous assure que le passé n’a pas d’importance car l’avenir va tout transformer et l’accumulation de nos dettes, qu’elles soient écologiques, financières ou sociales, tout cela sera « dépassé » dans ce que le jargon appelle « le nouveau monde ».

Cette croyance nous assure que le passé n’a pas d’importance car l’avenir va tout transformer et l’accumulation de nos dettes, qu’elles soient écologiques, financières ou sociales, tout cela sera « dépassé » dans ce que le jargon appelle « le nouveau monde ».

C’est ainsi que se multiplient les discours sur les transformations radicales de la société, du travail ou sur les disruptions technologiques extraordinaires qui nous attendent. La croyance spéculative, c’est l’attente de ce miracle économique et technologique qui nous invite à continuer d’investir et de spéculer puisque tout le monde le fait. Bien sûr, il ne faut pas douter de cet avenir radieux car le mécanisme spéculatif ne s’autoalimente que si tout le monde continue de croire en ses promesses : c’est d’ailleurs ce qui leur donne une chance de se réaliser. De temps à autres, des signes nourrissent la conviction que les promesses de croissance et de révolutions technologiques vont être tenues. D’où les versements de profits, les annonces fracassantes d’innovations, la rhétorique sur l’homme augmenté, ou sur les prodiges de l’intelligence artificielle. Car si ceux qui croyaient collectivement en ces promesses se mettent collectivement à en douter, c’est l’effondrement des cours boursiers, des prix de l’immobilier, de la valeur des diplômes, de la valeur des financements, etc. On entre dans une spirale baissière, chacun cherche à vendre avant les autres et c’est le krach et la crise. C’est ce qu’on a connu en 2008 et qui menace toujours le capitalisme spéculatif.

 

Vous voyez dans le capitalisme spéculatif l’origine de la valorisation excessive et de la concentration du capital des grandes entreprises au détriment des PME, ce qui crée des mastodontes qui éliminent toute concurrence tels les GAFA. Comment lutter contre ces prétentions monopolistiques dans une économie mondialisée ? Êtes-vous pour un capitalisme chestertonien fait de petits capitalistes locaux, entrepreneuriaux et diversifiés ? Comment y parvenir ?

 

La naissance des grands groupes mondiaux est effectivement concomitante avec l’avènement du capitalisme spéculatif. La raison en est simple : Il n’y a pas plus de 10.000 entreprises cotées dans le monde, ce sont elles qui attirent les énormes masses d’épargne collectées par les fonds. Les plus grandes, qui sont aussi les plus sûres pour les investisseurs, ont aspiré une grande partie de ces ressources. Les quarante premières entreprises françaises ont multiplié leur valeur boursière par 20 en trente ans. Elles se sont servies de cette manne pour croître et acheter des concurrents. Dans tous les pays, leur taille a dépassé le cadre national, puis continental. Elles sont devenues globales. Les chiffres sont parlant : les 85 premières entreprises françaises produisent 20% du PIB, mais seuls 22% de leurs salariés sont français, 26% de leur chiffre d’affaires se réalise en France et la moitié de leur capital est détenu par des actionnaires français.

 

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On ne comprend pas grand-chose à la globalisation si on ne prend pas en considération que la spéculation sur le capital a produit des entités mondiales dont l’inscription dans un espace national est d’autant plus problématique que cet espace est petit. Seule une culture nationale forte arrime ces entreprises à l’espace politique. On le voit clairement au Japon, aux États-Unis ou en Chine, mais aussi dans des pays plus petits comme l’Allemagne ou le Danemark. Je ne crois pas à une économie du « small is beautiful » inspirée de Chesterton. Plus exactement, je pense que ce type d’économie peut nous aider à ré-ancrer la production dans des territoires et donc à mieux contrôler politiquement les prétentions de l’économie. Mais il faut aussi tenir compte de cette réalité matérielle que constituent les très grands groupes et travailler en parallèle sur leur inscription dans un espace politique qui puisse assurer que leurs stratégies soient compatibles avec la sécurité économique des citoyens.

 

Dans ce contexte, est-il réaliste de vouloir « moraliser le capitalisme » comme on l’entend souvent ou est-ce tout le système qui est faussé à la base ? Quelle place faites-vous à la redistribution et à la justice sociale ? Croyez-vous à l’économie sociale de marché ?

 

D’abord je dois dire que je ne crois pas qu’il existe de « solution » à une situation sociale, économique et politique comme la nôtre. Chercher une « solution » c’est croire qu’il y a, quelque part, dans un tiroir technocratique quelconque, une politique qui « marche » et qui résoudra tous les problèmes. C’est pour le moins naïf. Nous sommes dans un système qui a ses avantages et ses périls. Le rôle du politique et de faire en sorte de limiter les périls, notamment pour les plus vulnérables, ceux qui n’ont aucuns moyens de s’en prémunir.

Le rôle du politique et de faire en sorte de limiter les périls, notamment pour les plus vulnérables, ceux qui n’ont aucuns moyens de s’en prémunir.

D’abord, en comprenant bien la logique spéculative, pour ne pas l’accentuer en donnant encore plus de marges de manœuvres à la spéculation. Cela peut passer non pas par une moralisation du capitalisme, qui me semble n’avoir aucun sens, mais à une réhabilitation de la morale, du sens commun, de la justice, de l’honnêteté comme valeurs cardinales et du politique, et de l’économie.

 

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Ensuite, on peut se donner des objectifs politiques comme une redistribution des richesses telle que chacun puisse vivre décemment ou le respect des règles communes comme condition d’appartenance à une société ou encore un effort partagé pour sortir d’une économie industrialiste qui détruit notre milieu non seulement naturel mais aussi humain. On peut alors faire feu de tout bois, de manière pragmatique, prendre à la fois des initiatives pour limiter les effets délétères de la spéculation et encourager les alternatives ou simplement les pratiques innombrables qui, dans la réalité de la vie, se fondent sur le respect des autres et de notre milieu. Mener une action politique ou économique avec la conviction que de telles pratiques sont « normales » et efficaces tandis que les délires spéculatifs sont pathologiques et contreproductifs, voilà ce qui permet non pas de trouver « la » solution, mais de permettre que le monde vive mieux. Que cela passe par l’économie sociale de marché ou d’autres modalités me paraît secondaire. C’est le sens de l’action politique qui est premier, les formes s’adaptent au projet, non l’inverse.

 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

Essayiste

bdumoulin@lincorrect.org

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