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Le grand déballage

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@DR

« Envoyer une lettre de six pages à des fainéants illettrés : bel optimisme » ! Ce mot de François Miclo – excellent au demeurant – résume assez bien ce que les Français pourraient penser de l’initiative de Jupiter. Le « maître des horloges » tente de gagner du temps, alors qu’il est désormais tributaire d’un calendrier fixé par les Gilets Jaunes. Et si le « grand débat, cette initiative censément inédite, finissait par tourner au grand déballage des colères, des angoisses et des maux français ?

 

Enthousiasmé par la lettre adressée aux Français par Emmanuel Macron, qui n’est au fond qu’une tribune publiée dans ces grands médias que les Français abhorrent désormais presque autant que les partis politiques, Bernard-Henri Lévy y est allé de son traditionnel pépiement sur le célèbre réseau social à l’oiseau bleu : « Ethique de la discussion façon Habermas et par les moyens de la République. Volonté générale rousseauiste convoquée dans chaque foyer de France. Grenelle tous azimuts. Etrange ruse de l’Histoire accouchant peut-être, sous nos yeux, d’une invention démocratique ! »

Quatre références alignées dans le style télégraphique caractéristique de la nouvelle communication pour une conclusion étonnante. En effet, par quel cheminement intellectuel le philosophe à la chemise blanche perpétuellement ouverte jusqu’au plexus solaire peut-il voir dans cette lettre les prémices d’une « invention démocratique » ?

 

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Face à face

 

Déjà, l’exercice n’a rien de nouveau. François Mitterrand ou Nicolas Sarkozy ayant eux-aussi adressé des lettres à leurs concitoyens en 1988 et en 2012, pour exposer leurs bilans et leurs projets pour les nouveaux mandats qu’ils briguaient. Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin avait pareillement envoyé un courrier aux Français pour exposer sa réforme des retraites.

Mais le plus important n’est pas là, tenant dans le contenu de cette lettre aux Français en colère, aux Gilets Jaunes comme aux autres. Sorte de testament d’une année et demi de présidence totalement chaotique, qui a conduit notre pays au bord de la révolution – ce n’est d’ailleurs pas fini -, cet appel présidentiel au débat est une tentative de reprise en main du calendrier et de restauration de la fonction présidentielle, fortement dégradée et plus délégitimée qu’elle ne l’a jamais été sous la Vème République, y compris durant le quinquennat Hollande.

 

 

Notre pays a basculé dans l’hystérie et le désordre, principalement parce que la représentation parlementaire n’est plus représentative et que le Président en exercice n’a pas su combler le vide laissé par la monarchie, cet impensé français » pour paraphraser Emmanuel Macron himself. Il faut bien admettre qu’Emmanuel Macron, ce jeune roi, s’est laissé emporter par son ego dès sa prise de fonction. Plutôt que de refuser d’être surnommé Jupiter, le dieu suprême capable de tous les miracles et de lancer la foudre, il en a accepté l’augure.

Une funeste erreur : il ne pouvait que décevoir. Quant au Parlement, il est à l’image de ce qu’est la France depuis 2005, puisqu’entre 40 et 55 % des Français ont l’impression justifiée de pisser dans un violon – je vous prie de me pardonner l’expression – quand ils vont aux urnes.

 

®Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Lancer un « grand débat » dans la précipitation après avoir fermé la porte à toute discussion, est donc particulièrement explosif. Surtout quand l’Elysée en fixe les termes, refusant de facto toute discussion sur l’ISF, se taisant sur la construction européenne, ou posant des tabous préalables sur l’immigration. De grands thèmes seront donc proposés à l’examen du peuple, ou plus précisément imposés ; après, on l’imagine, des heures de discussions entre hauts-fonctionnaires et grandes fortunes françaises :  la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’État et des services publics, la transition écologique, ainsi que la démocratie et la citoyenneté.

On ne sait toujours pas précisément sur quoi débouchera cette consultation, à laquelle 52 % des Français ne compteraient pas participer selon un sondage Opinion Way pour Le Point – Public Sénat. Eventuellement un ou des référendums ? Ce serait dans l’esprit du temps et dans l’esprit de la Vème République, du moins telle qu’elle avait été initialement pensée par le général de Gaulle, avant que notre constitution soit foulée aux pieds sous les règnes de Nicolas Sarkozy puis de François Hollande.

 

Notre pays a basculé dans l’hystérie et le désordre, principalement parce que la représentation parlementaire n’est plus représentative et que le Président en exercice n’a pas su combler le vide laissé par la monarchie, cet impensé français » pour paraphraser Emmanuel Macron himself.

 

Notre pays souffre d’un trop plein de débats insignifiants et d’un trop peu de débats signifiants. La confiance entre les Français et les institutions s’est lentement érodée. Aujourd’hui, le fil n’est plus ténu : il est rompu. Les aspirations des Français sont profondément contradictoires si on les observe dans le détail, car ils souffrent des maux du libre-échangisme mondialisé comme de ceux de l’étatisme hérité de l’après-guerre. D’où le sentiment de confusion qui prédomine quand on veut régler la situation en technocrate.

Car, ce que demandent les Français, dans toute leur diversité, n’est pas réalisable par ce gouvernement. Qu’ils soient de gauche ou de droite, tous aspirent à retrouver le pays qui était le leur autrefois, celui du maître d’école pour les uns et celui de l’église du village pour les autres, de l’usine ou du bistrot. Nous sommes tous, à notre manière, nostalgiques d’un âge d’or révolu, de la douceur de vivre des Trente Glorieuses durant lesquelles l’Etat pouvait raser quasiment gratis.

 

 

Ce sentiment de stagnation et de déclin est terrible pour une large partie de la population. Emmanuel Macron fait donc face à sa propre génération, cette génération X qui paye des loyers étouffants à ses anciens qui ont acheté leurs appartements pour trois fois rien. Trop jeune et trop vieux, il est anachronique, étranger à sa propre époque. Il n’est pas apte à affronter le grand déballage, le procès de quarante ans d’errements coupables et de politique des cigales de la République.

La raison déraisonnante fait face à sa Némésis ; l’irrationalité d’un peuple à bout de souffle, conscient de sa sortie imminente de l’Histoire. Les Gilets Jaunes sont un de ces imprévus que la France secrète parfois, un objet politique non identifié en marche pour imprimer sa marque et son temps.

 

Lire aussi : L’inspecteur des RIC

 

Il y a fort à parier que le « grand débat » inaugure une deuxième phase dégagiste faisant suite à celle de l’élection présidentielle de 2017. Emmanuel Macron pourrait survivre, reste qu’il est redevenu celui qu’il a toujours été : le représentant d’un nouveau monde qui n’a gardé de l’ancien que les défauts. Les subterfuges ne fonctionneront pas. Pas plus les divagations sur les lubies post-modernes, du véganisme au néo-féminisme en passant par l’écologie punitive, que les appels au loup populiste et les condamnations des « paroles de haine » et de la « démagogie ».

Les Français attendent du concret, du palpable, du tangible. Qui peut leur donner ? Qui pourra faire que chacun ait sa part selon son mérite sans que l’unité nationale soit brisée à jamais ? Qui pourra rendre la France aux Français ? En définitive, c’est tout ce qu’attendent nos concitoyens : vivre en paix du fruit de leur labeur dans un pays qui leur ressemble. Un foyer plutôt qu’un hôtel de luxe pour milliardaires voisinant un camp de clandestins. L’enjeu est là.

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