L’édito de Jacques de Guillebon : Des hommes qui s’éloignent

Le nouveau monde de Macron et de sa horde ressemble à tout sauf à une terre habitable. Même Mars a l’air désirable à côté

 

Que l’on nous permette d’user du titre de ce merveilleux roman de François Taillandier qui, s’il a maintenant vingt ans, n’en finit pas de qualifier le mouvement de ce temps. Des hommes qui s’éloignent les uns des autres, d’eux-mêmes et de la texture de ce monde.

Disons-le tout net, redisons-le comme une vérité toute bête: le nouveau monde de Macron et de sa horde ressemble à tout sauf à une terre habitable. Même Mars a l’air désirable à côté. Monsieur qui nous préside a beau jeu de fustiger le bas Français dont le cahier de doléances réclame ces cinq euros d’APL qu’on lui a biffés, de lui opposer l’héroïsme de Beltrame et d’invoquer les mânes de la France éternelle quand toute sa politique n’a consisté jusqu’à lors qu’à réformer, comme ils disent, le pays, c’est-à-dire à briser les ultimes redoutes de son organisation sociale, cela, disent-ils encore, afin de la rendre compétitive. Que s’est-il passé en effet en une année de France macronienne ? Bien habile qui le dira. On nous avait vendu une sublime révolution éducative qui s’achève en eau de Parcoursup. On nous avait vanté la reprise économique, chacun sait qu’elle n’est qu’un effet conjoncturel d’une croissance mondiale. Pour le reste, Macron a fait ce que les hommes d’argent ont l’habitude de faire : casser les modes habituels d’organisation du travail au nom d’une flexibilité qui n’a jamais profité qu’aux investisseurs et à leurs kapos; jouer un petit jeu comptable d’impôts et de taxes; appeler au sang, à la sueur et aux larmes – jadis, c’était pour vaincre l’ennemi nazi, aujourd’hui c’est pour entrer dans les critères de Maastricht.

 

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Bref, ni Emmanuel Macron, ni Édouard Philippe, cet homme qu’on retourne comme son nom, ne sont des chefs de guerre, des imperators que leurs hauts faits d’armes autoriseraient à nous intimer de les suivre vers des cieux plus âpres, plus brûlants, plus héroïques. S’il faut aller sur Mars, on préfère Elon Musk. Mais pour le temps qu’il nous reste sur ce vieux caillou, nos moeurs précédentes avec tous leurs défauts nous paraissent encore préférables. Des moeurs de paysans, certes, d’ouvriers, de petits boutiquiers, mais qui tenaient à leur liberté par-dessus tout, à leur politesse, à leur foi, sommaire certes mais vécue et immédiate. Alors chez ces peuples d’Europe, on votait librement et ni la France ni la Grèce, ni le Danemark, ni l’Italie n’étaient comme l’a dit Matteo Salvini des nations d’esclaves à qui l’on refourguait un économiste du FMI pour les diriger. Alors on dévaluait sa monnaie, on faisait banqueroute, on perdait parfois tout mais au moins on conquérait le monde, on lui faisait une littérature comme on fait l’amour, on le repeignait de couleurs insues, on crevait sur la terre charnelle, dans les grandes batailles / Couchés dessus le sol à la face de Dieu.

« Dès qu’on a mis la main sur une ferme fortifiée entourée de dix hectares de vigne, on recommence une dynastie capétienne. » Dominique de Roux

Le monde à Macron, et ce n’est même pas de sa faute, c’est celle de toute sa génération dont nous sommes, c’est un monde de faux mots que rien n’a relié à aucune réalité vécue et où d’anciens trotskistes qui ont fait 68 vous expliquent que le degré de bonheur des Français est indexé sur leurs revenus. C’est celui du roi des hypocrites, fils de jésuite, qui après avoir fait son magot dans la banque tance, patelin, la bonne vieille qui s’inquiète de sa retraite à cinq sous. C’est celui de cet homme qui, père de personne, n’est non plus le fils de personne, le frère de personne, l’ami de personne et prétend gouverner aux destinées de la plus belle nation sur terre.

Alors non, décidément, mille fois non, nous n’en voudrons jamais de son nouveau monde, et nous préférons s’il faut choisir être aux côtés de François Ruffin pour le grand carnaval de rue qui est l’ultima ratio de la populace, plutôt que d’accepter les mots du manager en chef.

Alors, oui, nous préférons l’ancien monde, même s’il s’éloigne chaque jour qui passe. Et nous dirons peut-être quelque jour bientôt que qui n’ a pas connu l’ancien monde n’ a pas connu la douceur de vivre. Et nous rêverons encore avec Dominique de Roux : « Dès qu’on a mis la main sur une ferme fortifiée entourée de dix hectares de vigne, on recommence une dynastie capétienne. »

Rédacteur en chef

jdeguillebon@lincorrect.org

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