L’édito de Jacques de Guillebon : Ébats byzantins

Peut-on être marxiste et publier ses vidéos de cul sur Pornhub ? » C’est la grave question qui agitait la sinistrosphère au mois de février de l’anno domini 2018, à laquelle un Marcuse aurait à l’évidence répondu positivement, et à quoi un Clouscard aurait asséné une virulente fin de non-recevoir: car dans ce monde libéral-libertaire, « tout est permis mais rien n’est possible », ça fait quarante ans qu’on le leur dit, mais peine perdue, les derniers reliefs de la petite gauche ridicule ne connaissent même plus leurs classiques.

 

Une petite gauche vraiment bien ridicule dont les ultimes intellectuels organiques se nomment Ovidie, Usul, de Haas, Diallo ou Schiappa – celle-ci faisant d’ailleurs figure de cardinal de Retz à côté des précédents. Une petite gauche coincée entre les deux mâchoires de son piège à con, si l’on ose dire, où aux mœurs sexuelles censément licencieuses s’oppose la traque la plus savonarole du moindre fumet de sexisme. Petite gauche papillon que l’odeur du sexe attire pour mieux la faire mourir, et pas même de la chère petite mort où l’amant se pâme, mais de la mort infâme, insipide, grotesque, réseau-socialique où la dénonciation est une vertu, la balance un art, la fouine une héraldique

La question suscitée faisait le titre d’un article de Libération, après que des geeks du forum Jeux vidéo 18-25 eurent noté qu’un mec qui se faisait siroter par une jeune fille pornographe sur un site ad hoc n’était autre qu’un contributeur de Mediapart pseudonymé Usul et qui réputé dit-on sur les internets pour son « antisexisme » et son « marxisme » (pauvre Karl, que de crimes on continue de commettre en ton nom – même si tu l’as sans doute mérité) n’aurait jamais dû se livrer à de telles pratiques en public, lesquelles pouvaient impliquer la prostitution, la domination, les relations tarifées, la concupiscence et la fornication, enfin tout ce qui s’oppose à la digne liberté de la femme et au catéchisme de l’Église catholique.

Le cancer 68 a produit des métastases, et à son interdiction d’interdire, il a ajouté des condamnations arbitraires

N’étaient pas en reste, après Weinstein, Ramadan, Darmanin et on en oublie, les pauvres gars de l’Unef, le syndicat étudiant antichambre du Parti socialiste dont les jeunes filles méritantes ont balancé à qui mieux mieux leurs porcs de petits patrons, qui avaient benoîtement cru que sexe et politique feraient à jamais bon ménage, et qu’ils entreraient dans la carrière, ou n’importe où ailleurs, quand leurs aînés n’y seraient plus. Mais non, trop tard : ils avaient libéré la parole, et ils ne savaient pas qu’elle est Mégère que rien n’arrête. Tous ne mourront pas, mais tous sont atteints, et tous souffriront. Peu importe, ce sont leurs petites affaires, et bon débarras, dira-t-on.

 

Lire aussi : Les bienveillants par Jacques de Guillebon

 

Certes. Mais la mauvaise nouvelle, c’est que le cancer 68 a produit des métastases, et qu’à son interdiction d’interdire, il a ajouté des condamnations arbitraires. Et c’est que, comme tout bon libertin qui s’en veut, il fera payer au reste du monde ses excès. Puisque Dieu est mort, rien n’est permis, au contraire de ce que pensait Dostoïevski: la religion moderne, ainsi que le rappelle Jean-François Colosimo dans nos pages, a ses lois forgées d’un airain que nul auparavant n’avait tâté. Elle ne connaît ni oubli ni pardon. Nul n’en réchappe sauf. Telle une neuve Terreur, le sacrificateur d’hier est le sacrifié d’aujourd’hui. Les Usuls délateurs des Mediapart font la joie des bourreaux de twitter, lesquels seront à leur tour le jouet des Érynnies quand l’heure sera venue. Magnifique mécanique totalitaire, sans rire, où les traces des réseaux sociaux qui ne disparaissent jamais sont l’exact envers des pas effacés dans la neige de l’archipel du goulag, et des voix tues des camps. En vérité, tout Sade appelle son Robespierre et tout jouir son entrave.

Rédacteur en chef

jdeguillebon@lincorrect.org

Pin It on Pinterest

Share This