L’édito de Romaric Sangars : L’échappée belle

@The Estate of Francis Bacon. All rights reserved

L’aventure est avant tout une disposition mentale, et qui ne s’acquiert pas avec du kérosène, ou alors du kérosène intérieur.

 

Le tourisme de masse, déjà, avait galvaudé les voyages, mais les facilités offertes par les compagnies d’aviation à bas prix, ou les sous-locations chez les particuliers, ont rendu l’ailleurs d’une telle accessibilité qu’il n’y a sans doute rien de plus vulgaire, aujourd’hui, que l’exotisme. Cette braderie généralisée à quoi aboutit le dernier élan capitaliste sous sa forme globale a des allures de prostitution mondiale ; tout le monde s’empresse de se vendre, de se farder, de se tronquer, de minauder correct; tout le monde tapine et casse les prix.

Franchir les frontières est aujourd’hui un acte suspect d’une volonté d’attenter à la dignité ; la sienne, et celle des autres. En outre, éprouver la nécessité de se déplacer pour s’évader m’a toujours semblé un signe de débilité spirituelle. N’importe quel enfant – amoureux, poète –, trouve des failles quand il veut, simplement parce qu’elles sont partout. Au contraire, la personne épaisse ne trouera jamais son épaisseur en la promenant sur d’autres continents, mais ne fera, pour le désespoir de tous, qu’alourdir encore l’atmosphère.

 

Lire aussi : le trouble et l’ordre

 

L’aventure est avant tout une disposition mentale, et qui ne s’acquiert pas avec du kérosène, ou alors du kérosène intérieur. Pierre Adrian et Philibert Humm avec lesquels nous avons passé un moment sur la pelouse ce mois-ci, n’ont pas eu besoin d’une carte 12- 25 pour explorer l’inconnu et revendiquer leur enfance. Ils se sont évadés par la nationale, l’imaginaire et la générosité de se jeter soimême au hasard des virages, sans même avoir à montrer leur passeport.

De son côté, l’Américaine Shirley Goldfarb, si terriblement parisienne, dont La Table Ronde vient de rééditer les carnets des années 70, affirmait tranquillement : « Je me suis offert une bourse à vie pour étudier aux terrasses des cafés… » Elle aura su démontrer cette subtile évidence qu’il n’est nul besoin pour se dépayser d’autre chose qu’un visage inconnu ou un lumineux hasard.

L’homme contemporain ne fait plus d’efforts que pour produire. Quand il s’interrompt, il veut être gavé, d’images ou de stimuli

Il vaudrait mieux s’exercer à l’échappée volontaire, quand on dispose de loisir, que de céder à la facilité des jets. L’homme contemporain ne fait plus d’efforts que pour produire. Quand il s’interrompt, il veut être gavé, d’images ou de stimuli, comme en témoigne encore la mode des expositions immersives, mais il semble qu’il ne dispose plus d’aucun ressort pour s’aventurer lui-même, justement, ni dans une toile, ni dans un paysage, ni dans une brèche. Soit lourd, soit vide, il ne connaît plus les arcanes des frivolités supérieures.

C’est bien à quoi je vais tenter de m’exercer cet été, quant à moi, et je m’en fais la promesse en achevant cet édito à la terrasse d’un café, sous un soleil tardif, près de l’arc de gloire érigé ici par Napoléon – lequel avait d’autres notions du voyage –, entre Anne-C. qui corrige et Jacques qui prétend (et qui parvient à) me doubler dans l’exercice de rédaction d’un édito. Et pour inaugurer cette pratique – celle de la frivolité supérieure – qui fut si excellemment française, je lève mon verre à ta santé, lectrice ; à la tienne, lecteur; et vous donne rendez-vous en septembre.

Journaliste & écrivain

rsangars@lincorrect.org

Pin It on Pinterest

Share This