L’édito de Romaric Sangars : Ne plus penser printemps

@DR

Voici mars et, comme il est écrit sur le site officiel de l’office du tourisme de la mairie de Paris: « le printemps fête son grand retour ».

 

Si on est assez récalcitrant à offrir une sépulture à Michel Déon, à la mairie de Paris, on enterre en revanche tous les jours la syntaxe, quitte à susciter en retour des scènes néopaïennes assez cocasses, puisque si le printemps, ainsi que c’est formulé, fête lui-même son retour (le grand, parce qu’il y en a un petit, mais si minime que nul ne le remarque), on imagine spontanément un gros bonhomme vert au sourire niais nous tendre une main boueuse : « Salut, je suis Printemps, je fête mon retour, je n’en reviens toujours pas de reparaître chaque année à l’équinoxe. » On notera que non seulement cette divinité est assez stupide pour s’extasier de sa routine comme s’il s’agissait d’un événement notable, mais également pour s’honorer elle-même, attitude pour le moins contreproductive si l’on prétend agréger des sectateurs. Quoi qu’il en soit, cette faute de français a la valeur d’un lapsus révélateur, c’est tout l’inconscient religieux de l’époque qui transparaît avec elle.

En effet, quoi qu’elle se prétende agnostique, notre époque est en réalité tautologique. Ce n’est pas tant qu’elle ne fête plus des dieux dont elle douterait de l’existence, qu’elle fête la fête en soi, qu’elle se bâfre parce que c’est bon de se bâfrer, qu’elle communie dans des lynchages qui certifient le Bien par l’exécration spontanée d’une figure occasionnelle du mal ; ce n’est pas tant qu’elle ne croit en rien qu’elle croit en elle-même, sans raison, en dépit du bon sens, et par un dogme si dogmatique qu’elle ne songe même pas à le formuler.

La culture, c’est quand l’océan est noir, quand le poète s’arme, quand le spectacle se fait prière, quand la crise est totale et que, pourtant, bien qu’inespéré, quelque chose luit.

Court-circuit général, grand aplatissement, dont l’un des plus flagrants symptômes peut se voir au cœur-même du Spectacle, dans le talk-show le plus retentissant de France, où, sous la férule de Laurent Ruquier, Christine Angot, en pleine lumière, s’aveugle en public, cette femme qui, quoique ses livres témoignent contre elle, est écrivain pour la raison essentielle qu’elle ne cesse de le répéter en se pâmant depuis vingt ans, et qui affirme émission après émission, sur tel ou tel sujet, que « Écrire, ce n’est pas ça ! » (Certes, mais qu’est-ce ?) ou que « Bon, voilà ! », sans qu’elle ne trouve jamais nécessaire d’illustrer ses constats arbitraires et redondants du moindre argument sensé, et comme si sa sincérité furibarde était le gage d’autre chose que de son hystérie chronique.

 

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Le culturel n’est pas la culture, le culturel est une propagande, de Monsieur Printemps qui se réjouit d’advenir à Christine Angot transie, en passant par tous les chanteurs antifascistes d’après le fascisme et les légions d’imbéciles qui se félicitent benoîtement d’être eux-mêmes au bon endroit et au bon moment et ne cherchent dans l’art que des moyens supplémentaires d’auto-persuasion ou de stupéfaction sucrée. La culture, c’est quand l’océan est noir, quand le poète s’arme, quand le spectacle se fait prière, quand la crise est totale et que, pourtant, bien qu’inespéré, quelque chose luit. Et tout le reste, aujourd’hui, n’est même plus littérature.

Journaliste & écrivain

rsangars@lincorrect.org

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