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Les critiques littéraires d’octobre

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Publié le

27 octobre 2022

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires d’octobre.
Livres

MENTION TRÈS BIEN

RÉÉDUCATION NATIONALE, PATRICE JEAN, Rue Fromentin, 144 p., 17 €

Après Le Parti d’Edgar Winger, Patrice Jean revient à la satire sous une forme plus classique mais non moins détonante. Dans cette fable corrosive qui se déroule sur une année scolaire, Bruno Giboire débarque dans un lycée nantais pour y accomplir sa vocation de professeur tout féru de pédagogisme et empli de foi dans le Progrès. Bientôt, une statuette khmère léguée au lycée par Malraux devient l’enjeu d’une guerre acharnée entre les quelques réactionnaires qui prétendent la conserver et la majorité du corps enseignant voulant la vendre afin de financer des projets modernes et stériles. Plus flaubertien que jamais, Jean nous offre un Bouvard et Pécuchet du XXIe siècle, où la bêtise se manifeste comme un rouleau-compresseur de la bonne conscience, les dupes d’elles-mêmes s’obstinant à détromper les autres, fût-ce de force, et ne percevant pas les multiples contradictions et absurdités qu’elles engendrent et que le livre mitraille pour un feu d’artifice permanent de comique grotesque. Et puis, quel art de la chute : « Une phrase, en lettres noires, apparut dans l’ardent poudroiement : « La littérature est une arme ». Il se pressa de la noter sur son carnet Snoopy. » À glisser dans tous les cartables. Romaric Sangars


UN NAVET

UN MIRACLE, VICTORIA MAS, Albin Michel, 220 p., 19,90 €

Sur une île bretonne, de nos jours, un adolescent taiseux voit la Vierge. Toute la communauté locale est bouleversée… Les premières pages, qui racontent une précédente apparition en 1830, ressemblent à une rédaction sur le thème du clair de lune : clarté, nimber, nuit claire, halo, lumière douce, tout le dictionnaire des synonymes y passe. Le roman est entièrement écrit dans ce style scolaire, maladroit, orné jusqu’au ridicule. Pour dire « le vent », Victoria Mas se casse la tête et trouve : « Cet invisible qui ne prenait corps qu’en la nature ». Elle confond répéter et réitérer, accélérer et hâter (« cette pensée hâta les battements de son cœur ») ; elle écrit aussi : « son souffle haletait », ce qui revient à dire que sa respiration respirait. Plus loin, ceci : « Un duvet brun soulignait sa lèvre supérieure » : il a donc du poil dans la bouche. Le lecteur a beau vouloir garder son sérieux, l’auteur lui complique la tâche. Bernard Quiriny

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CHASSE À L’HOMME

LES TOURMENTÉS, LUCAS BELVAUX, Alma, 342 p., 20 €

Une veuve richissime, initiée par son défunt mari à la chasse et au safari, décide de s’offrir une chasse à l’homme, au sens propre. Son garde du corps trouve un gibier, un pote de l’armée, devenu clochard, qui acceptera de mourir pour mettre à l’abri sa famille. La chasse aura lieu dans une forêt de Roumanie, pendant trente jours. Le gibier aura des caches avec du ravitaillement, une arme, et sera traqué par des chiens… Cette idée n’aurait pas déparé dans un film d’Alain Jessua, qui en aurait tiré une fable sur la dégénérescence de grands bourgeois sadiens. Lucas Belvaux l’amène dans une autre direction, en racontant non la chasse mais les mois précédents : la veuve s’entraîne, le garde du corps prépare le terrain, le gibier renoue avec sa famille. Le romancier passe la parole aux différents protagonistes, élargissant le cercle – du trio, on passe à la femme, puis aux enfants du gibier. Le scénario très noir s’éclaircit alors, trompant les attentes du lecteur, sans le décevoir pour autant. BQ


TINTIN À NUREMBERG

V13, EMMANUEL CARRÈRE, POL, 368 p., 22 €

On assiste aujourd’hui impuissants à la carrérisation du monde, sa transformation en dramatique France 3 rehaussée d’un dictionnaire de citations et de développement personnel. Jamais cette inflexion n’a été aussi visible que dans V13, compilation d’articles sur le procès du 13 novembre, que l’auteur a suivi pour L’Obs. Tintin a trouvé son Nuremberg : il en tire des dissertations de collège vulgaires et vaguement amusantes. À la fin, quand les méchants sont punis et les gentils sauvés, un grand raout réunit tous les participants dans une brasserie mitoyenne, et on fait fête à la « mascotte du procès », un petit accusé quasi-innocenté qui a « réussi son oral ». La résolution judiciaire du plus grand drame de l’histoire française récente aboutit donc au finale d’un épisode d’Ally McBeal. Ce triomphe du lire-ensemble est rendu comme le bas bruit de l’époque, avec des grosses caisses et la componction d’un capitaliste comptant ses dividendes (L’Obs + P.O.L = double ration de droit d’auteur). Il n’y a pas de doute : la honte qui nous saisit en refermant un livre d’Emmanuel Carrère, c’est encore du Carrère. Christophe Despaux

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SWEET AMANITE

LE VRAI MYSTÈRE DES CHAMPIGNONS, ANDRÉ DHÔTEL, Klincksieck, 146 p., 19 €

Le mois d’octobre est arrivé, c’est le moment d’aller cueillir des champignons. Bolets, clitocybes, clitopiles, rhodopaxille, russule charbonnière, russule fourchue… Ne croyez pas que je m’y connaisse : je trouve ces noms sonores dans Le vrai mystère des champignons, beau petit volume où Patrick Reumaux a réuni quelques textes et fragments d’André Dhôtel. À croire ce dernier, qui avait lu tous les ouvrages de mycologie de son époque (à preuve, on trouve dans ce volume ses recensions de la NRF), il est en fait impossible de s’y connaître vraiment en matière de champignons, car les champignons défient les tentatives de classement, et ne ressemblent jamais qu’à eux-mêmes. « Alors quel être fabuleux que le champignon ! Supérieur à tout prodige, échappant à toute cause sinon la sienne ! » Cette ode à la fière indiscipline des champignons, mélangée de moqueries admiratives contre la science impuissante, est illustrée de belles planches de Christian Frund, et de dessins d’Elisabeth Leyris. BQ


POURQUOI PAS LE SUCCÈS ?

ZÉRO GLOIRE, PIERRE GUÉNARD, Flammarion, 128 p., 16 €

La jurisprudence Raphaël et Mathias Malzieu (du groupe Dionysos) pouvait nous faire craindre le pire, mais le chanteur de Radio Elvis vient la démentir avec un premier roman inventif, acide et touchant. Aurélien, surnommé « Harry », en raison d’une ressemblance avec Harry Potter qu’il juge plutôt humiliante, alterne récit présent et souvenirs. Au présent, il vit en colocation à Poitiers entre horaires de nuit au Mc Do et missions de transport funéraire sans désespérer d’une célébrité future de chanteur de rock. Du passé, lui reviennent des scènes d’une adolescence à Cravoux, village de France périphérique à une heure de Poitiers : cours, conneries, fantasmes et fumette. Nous présentant un branque cocasse, un raté irrésistible, Zéro gloire développe d’abord une veine potache et intimiste, mais une justesse sensible se fait aussi jour qui prend toute son ampleur lors du changement de ton final. Bref, enlevé, brillant, ce roman d’apprentissage a des allures de première cuite, et le même relent initiatique doux-amer. RS

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ANGE DU BITUME

HEUREUX EST L’HOMME, FRANÇOIS ESPERET, Éd. du Sandre, 64 p., 16 €

Un sans-abri revient sur son existence chaotique depuis la grille d’une bouche de chaleur de l’île de la Cité. François Esperet déploie ici toute la puissance de son verbe à la seule fin de redonner la plénitude de sa parole à un ange déchu qui se trouve être notre exact contemporain. Pour le narrateur, l’errance d’une vie s’achève sur un coin de trottoir du IVe arrondissement de la capitale au milieu de ses semblables, étrangers en perdition aux pieds des badauds et du Marché aux Fleurs. À l’impeccable cartographie parisienne se superpose une géographie flottante de la mémoire, une nostalgie des pérégrinations de la Beat Generation, des souvenirs d’Avignon et de sa faune théâtrale. Tout l’art de l’auteur est de composer une psalmodie aux perpétuels échos bibliques, pour sauver encore une fois ce qui peut l’être au pied de la vraie Croix. Jérôme Besnard


DRÔLE ET DÉBONNAIRE

ROMAN FLEUVE, PHILIBERT HUMM, Les Équateurs, 280 p., 19 €

En 1889, Jerome K. Jerome publiait Trois Hommes dans un bateau, épopée de trois navigateurs sur la Tamise, devenue un classique du roman comique. Philibert Humm imagine le remake français avec ce Roman fleuve, récit d’une expédition avec deux camarades sur la Seine, de Paris jusqu’à la mer, à bord d’un canoë nommé simplement Bateau, comme il y a des chiens qu’on appelle « le chien ». Le monde étant petit, l’un de ses co-aventuriers s’appelle Adrian, prénom, Samuel : on suppose qu’il s’agit de Pierre Adrian, l’auteur de Que reviennent ceux qui sont loin, roman de la rentrée mis en vedette dans notre précédent numéro. L’expédition séquanaise de ce trio d’amateurs non chevronnés donne un savoureux récit à l’humour débonnaire, excellemment écrit, truffé de digressions vaguement savantes, de rencontres improbables et de micro-aventures hallucinantes, donc véridiques. « La réalité dépasse la fiction pour une raison simple : la fiction doit rester vraisemblable. La réalité, elle, n’y est pas tenue. » BQ

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INFATUÉ

OH, CANADA, RUSSELL BANKS, Actes Sud, 330 p., 23 €

Le vieux documentariste Leonard Fife, malade, donne sa dernière interview, filmée par son élève Malcolm. Le tournage a lieu sur un plateau dans la pénombre, comme il le faisait dans ses films. De quoi pousser cet artiste engagé, modèle de conscience morale, à déballer son lot de secrets : abandon de famille, mensonge sur les raisons de son exil au Canada, qui n’avaient rien à voir avec la guerre du Vietnam… Banks s’est inspiré de Nick’s Movie, le film de Wenders sur le cinéaste Nicholas Ray. Le roman alterne entre le récit-cadre (le tournage à Montréal, de nos jours) et les souvenirs emboîtés (la vie de Fife). Ces derniers, discontinus, ne se recoupent jamais. Quant au récit-cadre, il repose sur deux enjeux assez maigres : Malcolm arrivera-t-il à diriger Leonard, et ce dernier, à demi délirant, sait-il encore ce qu’il raconte ? Vendu comme un roman testamentaire sur la mémoire et la vérité, Oh, Canada tient plutôt de l’exhibition narcissique d’un artiste infatué, qui ne parle qu’à lui-même. Jérôme Malbert


LE FEU ET LA BOUE

L’AIR ÉTAIT TOUT EN FEU, CAMILLE PASCAL, Robert Laffont, 350 p., 22 €.

Quoi de plus romanesque que la Régence, cette période qui suit la mort de Louis XIV où le Royaume se réveille avec une sacrée gueule de bois, une cour corrompue jusqu’à l’os et une palanquée d’ennemis à ses frontières ? L’historien Camille Pascal s’en empare avec une fièvre et une dévotion qui laisse parfois pantois, renouant avec les grands romans historiques du XIXe siècle et se délectant à peindre une suite de portraits truculents, mais aussi des panoramas somptueux qui vous plongent la tête la première dans une époque de bruit et de fureur. À ce titre, la ville de Paris est un personnage à elle toute seule, décrite par une foultitude de détails, du plus graveleux au plus grandiose. C’est parfois épuisant, Pascal ne se privant jamais de dilapider son immense culture ; néanmoins virtuose. Marc Obregon

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