En philosophie, la tension entre ces deux pulsions de mort se traduit par un double prisme de la pensée : le systématisme d’une part, la déconstruction et ses multiples avatars de l’autre. Or puisque le jeu universitaire veut qu’il n’y ait qu’un champion – ou plusieurs champions d’une même école de pensée – les modes se succèdent au rythme des générations. Ainsi donc, au tournant des années 70, usée par une hégémonie datant de l’immédiat après-guerre, l’orthodoxie marxiste a laissé place à la French Theory. En se réappropriant la dialectique de leurs aînés, les nouveaux pontes ont subverti la téléologie prolétarienne en la remplaçant par un messianisme des marges sociales. Ce fut alors le temps de la bizarrerie, de l’extravagance, des abécédaires abscons et des bestiaires ubuesques.
Mais l’heure est aujourd’hui au syncrétisme, à la résorption des conflits. Rejailli du fin fond des catacombes, le vieux Spinoza est remis au goût du jour. Dans les facs comme sur France Inter, on le brandit tel un totem. Le paria d’Amsterdam est sans conteste du côté des penseurs systématiques. L’Éthique, son chef-d’œuvre, est bâti sur le schéma déductif des démonstrations géométriques : les principes de la logique viennent féconder sept axiomes fondamentaux et huit définitions, les conclusions se font elles-mêmes hypothèses et s’enchevêtrent en de nouvelles ramifications de l’esprit. Chaque démonstration se conclut par un laconique et définitif « CQFD », sorte de signature d’un auteur attaché aux vérités éternelles et éthérées de la mathématique universelle.
Lire aussi : Édito essais #36 : Nietzsche partout mais nulle part
C’est pourtant le penseur le plus fat et foutraque du siècle dernier qui a remis Spinoza au goût du jour : Gilles Deleuze. Celui-ci déclare en effet : « C’est sur Spinoza que j’ai travaillé le plus sérieusement (sic) […] ; mais c’est lui qui m’a fait le plus l’effet d’un courant d’air qui vous pousse dans le dos chaque fois que vous le lisez […]. Spinoza, on n’a même pas commencé à le comprendre, et moi pas plus que les autres ». (Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues) À la suite du grand pape post-structuraliste, les nouveaux squatteurs d’écoles doctorales adulent unanimement Spinoza. Du vieux Balibar à l’insupportable Lordon, chacun y va de son interview, de son article ou de son bouquin. Quant à elle, l’inénarrable Chantal Jaquet le convoque en Sorbonne pour faire l’exégèse des cacographes Ernaux et Éribon.
Mais pourquoi un tel engouement pour le philosophe néerlandais ? La pensée panthéiste de Spinoza est marquée par le sceau du déterminisme : chaque action, pensée ou volition est théoriquement le fruit d’une chaîne causale déjà forgée par avance. La substance unique du monde prédétermine chaque événement. L’homme n’est pas « un empire dans un empire » (Spinoza, L’Éthique, III) ; il n’échappe donc pas à cette règle. Une aubaine pour ceux qui voudraient démontrer que les nouveaux « damnés de la terre » n’ont aucune responsabilité dans les griefs qu’on leur impute : le lumpenprolétariat criminogène n’est pas responsable de ses nuisances, pas plus que la femme-licorne à la trogne multi-tatouée n’est responsable de ne pas trouver d’emploi dans l’hôtellerie de luxe.
La pensée panthéiste de Spinoza est marquée par le sceau du déterminisme : chaque action, pensée ou volition est théoriquement le fruit d’une chaîne causale déjà forgée par avance
En outre, si Dieu et la nature ne sont qu’une seule et même substance, un spinozisme teinté de mysticisme – ce mysticisme qui s’engouffre partout, même dans l’âme de ceux qui ne veulent avoir que des synapses – ne peut qu’irrémédiablement dévier vers une « hérésie » anti-matérialiste : la contemplative exaltation de chaque parcelle de la nature. Cette inévitable sacralisation aboutit à l’anthropomorphisme, c’est-à-dire à l’assignation de pensées ou d’émotions humaines au bétail et aux sapins de Noël. En somme, l’antispécisme constitue une forme de spinozisme mal compris, or cet antispécisme imbécile semble aujourd’hui révéler l’inextricable besoin humain de s’affranchir du nihilisme – même celui dans lequel l’homme s’est lui-même plongé, déterminé ou non, en tendant ses bras aux fers de la causalité spinozienne.
Et pourtant, Spinoza n’a rien d’un militant de L214, pas davantage qu’il n’excluait toute possibilité de liberté en abolissant le dualisme dans L’Éthique. Car si Spinoza est le philosophe de la causalité, il laisse tout de même à l’esprit une porte dérobée dans la prison de son infra-monde : l’homme qui prend conscience de ses déterminations obtiendra la clef de sa propre liberté.





