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Les traces du surréalisme dans le chaos du monde

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Publié le

16 février 2022

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Fils du célèbre peintre mayo, dont l’une des toiles tient une place centrale dans l’exposition « surrealism beyond borders » qui commence à la tate gallery à la fin du mois, l’essayiste et éditeur jean-gilles malliarakis refait un point sur le surréalisme et sa géo-politique.
surréalisme

Deux séries d’images ont inspiré leur titre à l’auteur de ces lignes. La première se situe à l’Élysée, au salon Pompadour. Le couple présidentiel, que le monde ne nous envie guère, y a apporté, en effet, sa propre touche personnalisée, d’un mauvais goût que le bon peuple a pu apprécier sur les photos. Elles ont été publiées, de-ci de-là dans la presse. On y découvre un certain nombre d’objets supposés décoratifs.

Or, ces importations tranchent sans pudeur avec l’esprit du lieu. Clou de l’intrusion restreinte : un tableau de Miro, sans doute pas le plus beau, en studieux hommage à la révolution surréaliste, dont cet annonciateur de l’abstrait reste une figure incontestable. Le royaume du « en même temps » prend ici ses aises dans le temple du régime républicain.

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La deuxième ne relève sans doute pas de l’intrusion mais de l’élargissement. Elle se situe dans le cadre d’une exposition beaucoup plus large, et moins intime, de novembre à février au musée métropolitain de New York, transportée en ce mois de mars à la Tate Gallery de Londres. Le thème se réclamant d’un « Surréalisme sans frontières », le visiteur pouvait donc s’interroger, chacun trouvant légitimement sa propre réponse, sur la nature et sur l’ampleur d’un mouvement qui influença, à sa manière, tout le défunt XXe siècle.

Un tableau de mon vénéré père Mayo Antoine Malliarakis s’y trouvait en place centrale. Une immense reproduction en accueillait le visiteur à l’entrée du « MET ». L’original lui-même se trouvait installé dans une salle d’honneur entre Miro et Salvador Dali. L’œuvre est intitulée « Coups de bâton ». Elle date de 1937. Cette huile sur toile me semble, en toute subjectivité, exprimer le chaos d’un monde que le conflit mondial allait engloutir, et dont la guerre civile espagnole sonnait déjà le tocsin.

Il n’aimait ni Sartre ni le chaos du monde

De l’auteur il m’est difficile de parler objectivement, pas plus que de mon pays ou de mon clocher. Au moins me reconnaîtra-t-on le droit, et même le devoir de témoigner honnêtement. La différence entre une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, et une théorie, c’est en effet qu’un artiste peut être marqué par une époque, en l’occurrence celle de la guerre civile d’une Espagne qu’il aimait et qu’il retrouvera dans les années 1960, sans en approuver les crimes. Croyez-vous que Goya s’enthousiasmait pour les guerres napoléoniennes ?

Non seulement je ne le pense pas, mais, s’agissant de mon père qui ne s’est jamais impliqué dans la politique, je l’ai toujours entendu désapprouver, au contraire, dans la révolution française le sort affreux de Marie-Antoinette condamnée en 1793 à la guillotine, ou bien même, avec son ami Albert Camus, condamner l’exécution de Robert Brasillach. Il n’aimait ni Sartre ni le chaos du monde.

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Qu’est-ce que le surréalisme ?

Quelques mots donc sur le surréalisme, mouvement auquel mon père n’a jamais adhéré. Il se trouva même en 1930, après avoir, en fait, fréquenté le Grand Jeu groupe rival et revue (1928-1930), leur adversaire au cœur de la Bagarre de Maldoror. Un Monnerot, dans son livre essentiel La Poésie Moderne et le sacré, analyse cet affrontement à coups de poing comme le moment le plus important de l’histoire du surréalisme.

On chercherait vainement son éloge parmi les 130 artistes cités par Breton dans Le Surréalisme et la peinture qui fait référence. La place de Dali reste beaucoup plus ambiguë. Génie fantasque, individuel sinon narcissique, si souvent presque comique et plein d’humour, sa rencontre avec Freud joue un rôle décisif. Lorsqu’il déclare en 1938 aux New Yorkais : « le surréalisme, c’est moi », il annonce une rupture qui se concrétisera avec Breton, pape de la secte qui inventera contre lui le fameux anagramme Avida Dollars.

On se trouvait en présence d’une petite secte autour d’André Breton auquel il fallait rendre hommage, dans un certain café à Montmartre, à une certaine heure, en se prononçant, suivant les jours, pour Trotski ou pour Staline

Le mot surréaliste a pris aujourd’hui un sens beaucoup plus large. Ne parlons même pas de l’abus de langage qui en fait un synonyme du mot absurde. L’exposition de New York puis celle de Londres en repèrent la trace dans plus de trente pays. Une autre, à Monaco – venant après celle du Centre Georges Pompidou, consacrée au groupe Art et Liberté, et à l’Égypte où mon père était désigné comme l’introducteur du surréalisme dans le pays de sa naissance – s’intéresse au phénomène dans son parcours méditerranéen.

Mais en fait, il s’agit avant tout au départ, dans les années 1920, d’un petit groupe essentiellement français ou plus précisément parisien. Il le demeurera jusque dans l’exil, vingt ans plus tard. De ce que j’ai retenu du témoignage ironique de mon père basé lui-même à Montparnasse, on se trouvait en présence d’une petite secte autour d’André Breton auquel il fallait rendre hommage, dans un certain café à Montmartre, à une certaine heure, en se prononçant, suivant les jours, pour Trotski ou pour Staline.

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La part du rêve

Il faut donc lire, pour le comprendre, le premier Manifeste du Surréalisme, texte de 1924, écrit par Breton. Dans ce petit livre fourre-tout, qui sera suivi de deux autres, le fondateur définit ce dont il s’agit. D’une manière presque cocasse, Breton énumère les auteurs qu’il s’annexe sans leur demander leur avis. Chateaubriand, par exemple devient surréaliste en raison de son « exotisme ».

Il est vrai que Breton ne fut pas seulement un découvreur des « Arts premiers », mais aussi un assez habile revendeur. Sur cette étrange planète qu’on appelle le marché de l’art, la plus-value peut se révéler arithmétiquement d’autant plus forte que le prix d’achat aura été plus modeste. Ainsi de la peinture bleue, ainsi des amulettes africaines ou océaniennes.

Pour André Breton il s’agit de se mettre au service de la Révolution

Dans ses écrits, le gourou fondateur cite les quelques heureux élus, titulaires de l’étiquette. Certes ce mouvement qui se veut très explicitement révolutionnaire se reconnaît aussi des précurseurs. Il nomme quelques poètes disparus, certes eux-mêmes très respirables, comme Nerval, Rimbaud ou Apollinaire. Il existe certes des parentés, non seulement avec le surréalisme au sens strict, celui de Breton, mais aussi avec ces « surréalistes » au sens [trop] large et abusif de ce mot consistant à reconnaître comme tel quiconque fait la part du rêve, redécouverte par Freud, beaucoup plus honorablement encore par son éphémère disciple Jung.

Ainsi, la peinture de mon père peut clairement être considérée comme onirique. Ainsi, le gentil Gérard de Nerval, dans Les Filles du feu, n’hésitait-il pas à professer cette référence au rêve, un siècle plus tôt. Mais le cheminement du mot évite de s’appliquer à ces ancêtres. Les adeptes vivants, les seuls reconnus se nomment, pour les plus notoires Aragon et Éluard, eux-mêmes effectivement communistes de stricte obédience stalinienne. Car pour André Breton il s’agit de se mettre au service de la Révolution.

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L’œuvre du parti

La même année 1924, en effet, en Union soviétique on publie un texte inédit et essentiel de Engels dont Breton se réclame, la Dialectique de la nature. Rappelons tout de même ici que le marxisme, en tant que doctrine est réellement né du discours de son compagnon Engels sur la tombe de Karl Marx en 1883. On peut regretter que les adversaires du marxisme se préoccupent si peu de l’apport essentiel du fondateur de cette doctrine, à prétention scientifique, qui se veut même la science, et au nom de laquelle tout devient non seulement permis mais obligatoire.

Engels appelle explicitement, lui, au Chaos du monde. Marx prétend seulement l’annoncer en vertu d’un catastrophisme qu’il développe de façon péremptoire par exemple lors de son « Adresse inaugurale » de 1864 destinée à la Première Internationale. Il prophétise la paupérisation. Dès la fondation de la Deuxième Internationale, son ami et successeur, lui, appelle à la violence ; je me permets de résumer sa doctrine et son influence comme fondatrice de la Terreur rouge, titre du livre que nous avons publié avec mon vieil ami Charles Culbert. La cruauté devient ainsi paradigme. Ses successeurs Lénine, Staline ou Mao Tsé-toung mettront ses idées en pratique.

Il n’aimait certainement pas le chaos du monde mais le voyait venir

« Nous imaginions dans nos cauchemars des choses atroces et elles se sont produites ». Voilà ce que me disait mon père à propos de cette avant-guerre, qu’on étiquette aujourd’hui de façon un peu trop frivole en fonction de la mode du surréalisme. Je conserve ainsi comme un précieux témoignage ses dessins cruels de cette époque : il n’aimait certainement pas le chaos du monde mais le voyait venir.

Oui, les songes de l’avant-guerre se sont révélés prémonitoires. L’alliance entre Staline et Hitler, scellée en août 1939, avait été décidée, et annoncée, dès le printemps par le discours de Staline au XVIIIe Congrès du parti communiste de l’Union soviétique. C’est cela qui a permis le déclenchement de la Seconde guerre mondiale et de ses horreurs. Il faudrait toujours prendre au sérieux ce que disent les rêves.

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Révolution islamique

Aujourd’hui, nous nous trouvons en présence d’un autre et redoutable cauchemar, celui d’un empire musulman. Pour des raisons à la fois historiques et géographiques, longtemps nous avons cru à l’émergence d’un monde arabe structuré. Les « Arabes » nous ont longtemps paru, en effet, voués à s’unir par la vertu de la version littéraire de leur langue supposée commune. De même les « Turcs », de l’Anatolie au Xinjiang, qu’on appelait autrefois plus justement Turkestan oriental, semblaient constituer, aux yeux kémalistes, une communauté de destin.

Curieusement les stratèges de la révolution bolchevique se montraient plus « réalistes », c’est-à-dire plus près du réel effectif souvent irrationnel, et meilleurs prophètes de ce qui cherche à s’accomplir dans le monde de l’islam. Dès le congrès de Bakou de septembre 1920, le pouvoir soviétique mit en route, comme force de transformation mondiale, un véritable « nationalisme musulman ». La vraie « nationalité » coranique, c’est la communauté des croyants, la « Oumma ».

Mais c’est objectivement pourtant sur cette « légitimité » de rêve que se fondent les « nationalistes musulmans ».

Elle se reconnaît une mosquée sacrée symbolique, Al-Qods, pour capitale irrédente Jérusalem, ceci en vertu d’un rêve de Mahomet, s’imaginant chevauchant Bouraq, fantastique monture ailée dans le ciel au cours de la nuit du « Miraj ». Incompréhensible, du moins aux yeux des disciples de Descartes ou de Hegel pour qui « tout ce qui est rationnel est réel et tout ce qui est réel est rationnel ». Mais c’est objectivement pourtant sur cette « légitimité » de rêve que se fondent les « nationalistes musulmans ».

Un ennemi commun : le christianisme

Dans un tel registre, le parallèle avec les cauchemars surréalistes ne tient donc pas seulement à la méchanceté, mais aussi à la dérision, à l’absurde – les surréalistes s’investissaient dans le burlesque – au détournement subversif de ce qui jusque-là paraissait sacré. L’adversaire central désigné par André Breton dans ses divers écrits, l’objet de la subversion : le christianisme reste considéré comme l’ennemi commun aussi bien par les régimes communistes que par les islamistes d’aujourd’hui ou à l’époque la révolution mexicaine, alors à la mode.

En cela j’avoue voir très difficilement comment on peut vraiment classer encore dans la rubrique surréaliste, pas plus d’ailleurs qu’un Salvador Dali qui se revendiquait de culture catholique, un homme comme mon père que je n’ai jamais entendu critiquer la religion. Et, aujourd’hui, tous les courants subversifs qui nous paraissent spécifiques et intrinsèques à nos sociétés, que nous nommons du néologisme de « sociétaux » ont en commun la haine et le mépris à l’égard du christianisme.

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