Lettre ouverte à Virginie Despentes, par Chloé des Lysses

© L'Incorrect

Nous publions la lettre ouverte adressée par Chloé des Lysses à Virginie Despentes, avec son aimable autorisation. Elle offre un témoignage intéressant sur les errements et les contradictions du camp des donneurs de leçons.
La rédaction.

 

Madame,

En mai 2005, le journal Libération annonçait la mort brutale à quarante-deux ans de Gérard Jubert, fondateur du magazine L’Éléphant rose, mon ami depuis 1993 et mon compagnon depuis 2002. Nous vivions ensemble, de manière informelle, avec ses deux enfants. Quelques heures plus tôt, j’avais découvert son corps, dans notre lit, sans vie. Vision d’horreur. Je me suis retrouvée veuve et aussi sans toit puisque l’appartement a été mis sous scellés par la police.

Photographe à la réputation sulfureuse en raison de films pour adultes tournés en 1993, je gagnais très mal ma vie, ne recevais aucun soutien de ma famille et me noyais dans une procédure de divorce entamée en 2001. J’étais fragilisée. Philippe Manoeuvre, votre ex-fiancé (ceci n’est pas une atteinte à votre vie privée puisque votre couple était médiatisé), m’a appelée. Après m’avoir adressé ses condoléances, il m’a dit : « Je vais t’aider ». Il a fait ce qu’aucune « féministe » n’a osé. Car certaines parlent, publient des tribunes « féministes », considèrent les hommes comme des monstres, des violeurs, des sales types qui abusent de leur pouvoir, mais qui agit quand une femme est en danger de mort, ce qui était mon cas, face à un accident de la vie, une grande précarité, l’absence de famille ? Qui est là ? Qui tend la main ? Les hommes de pouvoir, souvent.

 

 
Car certaines parlent, publient des tribunes « féministes », considèrent les hommes comme des monstres, des violeurs, des sales types qui abusent de leur pouvoir, mais qui agit quand une femme est en danger de mort, ce qui était mon cas, face à un accident de la vie, une grande précarité, l’absence de famille ? Qui est là ? Qui tend la main ? Les hommes de pouvoir, souvent.

 

Certainement pas vous. Un soir, au « Baron », cette même année, vous m’avez convoquée. Vous m’avez proposé de tourner un film pornographique dont vous seriez la réalisatrice. Cette proposition m’a troublée dans la mesure où j’avais tout fait pour être autre chose qu’une femme objet. J’ai en effet repris mes études – je n’ai pas mon bac –, devenant pigiste, et, quand cela ne suffisait pas à remplir le réfrigérateur, j’ai été serveuse dans la restauration. À l’époque, je vous admirais. N’ayant toutefois pas lu vos livres, consacrant alors mon temps à rattraper mon retard avec des écrivains morts. Cependant, vous étiez un modèle. Une femme libre partie apparemment de rien et devenue un auteur à succès. Le guide de toute une génération, et un critique musical punk de grande qualité.
 

 

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Après avoir refusé vos propositions (ou avances), j’ai rejoint votre ex-fiancé et toute une bande de gais lurons, hommes de pouvoir, venus promouvoir des livres dans ce club, le « Baron ». J’ai bu et j’ai ri toute la soirée pour oublier combien le destin peut vous enlever ceux que vous aimez, cruellement, sans prévenir. Vous-même auriez dû l’entendre, puisque Karen Bach, actrice de votre film Baise-moi, s’est donné la mort. Où étiez-vous d’ailleurs le jour où sa tentation du suicide devint irréversible ?

Vous faites, à l’époque, partie du club telle une Adèle Haenel, fulminant, avec votre démarche hommasse. Personne n’a compris. Vous, le chantre du punk, du rock ? Mais le rock, c’est autre chose. À partir de ce moment, vous ne m’avez plus lâchée. Cette nuit-là, vous m’avez laissé pas moins de quinze messages.

 

« Alors, on rigole, la veuve joyeuse, hein ? »
« Le corps n’est pas encore froid que ça fait la maligne et la pute au baron, hein ? »
Virginie Despentes

 

Chaque jour, chaque heure, vous m’avez harcelée, menacé de violences. Pire, vous avez exigé du seul homme mâle blanc de plus de cinquante ans prêt à jouer pour moi le rôle de père, qu’il cesse de m’aider. Vous avez œuvré auprès de tous ceux que vous connaissiez chez Rock & Folk ou ailleurs pour que je sois persona non grata. J’ai gardé vos courriels aussi… Vous auriez pu prendre mon parti. Celui de la femme en danger. Celui de la femme qui, si elle se retrouve à la rue, finira violée et égorgée. Le parti de celle qui se réveille la nuit, la peur au ventre, ne sachant pas si le lendemain elle aura encore la force de continuer, tellement la vie est dure, injuste, ne connaissant ni le bien ni le mal.

La situation était telle qu’un jour Philippe a dû contacter votre père pour le supplier de vous convaincre d’arrêter. Votre haine a redoublé. Alejandro Jodowrosky a lancé une séance de magie pour que les étoiles me soient favorables. Dans le petit panier de crabe de l’édition et du rock, où l’on préfèrera toujours la malédiction au bonheur, votre comportement amusait. J’ai moi aussi essayé d’en rire. Mais il est difficile de rire quand vous avez faim, Madame. Avez-vous connu la faim ? Ce que vous souhaitiez était tout simplement ma mort : « Laissez crever cette pute », disiez-vous à qui voulait l’entendre.

 

Chaque jour, chaque heure, vous m’avez harcelée, menacé de violences. Pire, vous avez exigé du seul homme mâle blanc de plus de cinquante ans prêt à jouer pour moi le rôle de père, qu’il cesse de m’aider. Vous avez œuvré auprès de tous ceux que vous connaissiez chez Rock & Folk ou ailleurs pour que je sois persona non grata. J’ai gardé vos courriels.
 

 

Moi, j’avais choisi de vivre. À tout prix. Vous écrivez : « Vous, les puissants, vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exactions de votre police, les Césars, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes ». Je vous réponds : « Vous la puissante, vous exigez la soumission à vos idées, en prime il vous faut le silence des victimes ». Vous ajoutez : « On a beau l’avoir pris des dizaines de fois votre gros pouvoir en travers de la gueule, ça fait toujours aussi mal ». Comme ce portrait de vous est ressemblant. J’ai beau avoir pris des dizaines de fois votre gros pouvoir en travers, lire votre tribune me révulse, me heurte. Oui, ça fait encore plus mal quand il s’agit d’une femme. Les hommes, eux, ceux qui ont fait la guerre, connaissent la paix des braves. Pas vous. Vous détestez les hommes, certes, mais en filigrane et d’expérience, je sens, je sais que vous détestez les femmes aussi. Je lis vos mots et toute l’hypocrisie qu’ils contiennent. Je lis cette phrase : « Par contre, la voix des opprimés qui prennent en charge le récit de leur calvaire, on a compris que ça vous soûlait ».

 

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Donc je prends la plume pour raconter mon calvaire, mon enfance horrible avec un père alcoolique et violent et une mère jalouse et suicidaire. Ma vie d’adulte, à peine majeure et déjà jetée dans la dure réalité sans bagages et surtout, surtout, cette absence incroyable de solidarité de la part de femmes comme vous. Moi, je les aime, les hommes de pouvoir. Ils ne sont pas exactement ce que vous décrivez. J’ai de l’admiration pour les hommes de pouvoir et parfois même de la compassion pour les hommes tout court. Ils se battent comme des lions pour garder le pouvoir. Mais nous, les femmes, nous battons-nous comme des lionnes pour nous entraider, sans haine ni esprit de revanche ?

Vos mots sont une insulte à l’homme mais aussi aux femmes qui se lèvent. Comment osez-vous écrire de telles horreurs ? « Le temps est venu pour les plus riches de faire passer ce beau message : le respect qu’on leur doit s’étendra désormais jusqu’à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu’ils violent« . Croyez-vous que le crime soit uniquement masculin ? Croyez-vous vraiment que tous les hommes de pouvoir soient des violeurs ? Ignorez-vous que des femmes sont parfois les complices de certains tordus ? Regardez-vous dans un miroir.

 

Je veux un monde inclusif comme ont dit aujourd’hui, où votre féminisme qui n’en est pas, cesse de réduire l’homme à sa pire expression. Car nous les femmes ne valons pas mieux qu’eux. Votre tribune est obscène, encore plus quand on connaît votre véritable nature égoïste.

 

Vous parlez de leur monde qui est « dégueulasse », mais comment est le vôtre ? Vous n’avez pas de cœur. Moi, je ne veux pas d’un monde sans cœur, moi, je ne veux pas d’un monde dans lequel Madame Despentes parle des femmes comme des « meufs ». Un monde dans lequel une mère isolée n’est pas contrainte de signer un chèque sans provision pour nourrir ses enfants pendant que dans vos robes à paillettes vous donnez des leçons. Sans cesse, vous sortez des gros mots mais jamais vous ne mettez en lumière les maux. La précarité tue. L’absence de solidarité tue. Moi, je veux être une femme, sucer des bites, donner ou vendre mon cul, si ça me fait plaisir, sans me faire traiter de salope par une Madame la morale Despentes, sans honte. Mais surtout, je veux un monde qui ne soit pas monolithique.

Un monde qui ne soit pas en deux dimensions tel que vous le décrivez. Je veux un monde qui réconcilie les hommes et les femmes.

Je veux ce monde pour mes enfants. Car je suis mère. Ni « meuf », ni victime, ni soumise. Femme, fragile et forte, mère. Et surtout, je veux un monde dans lequel des femmes de pouvoir, comme vous, influentes dans les médias, l’édition et le cinéma, soient capables de bonté et de générosité. De dépassement de soi. Je ne veux pas d’un monde d’amazones, je veux un monde inclusif comme ont dit aujourd’hui, où votre féminisme qui n’en est pas, cesse de réduire l’homme à sa pire expression. Car nous les femmes ne valons pas mieux qu’eux. Votre tribune est obscène, encore plus quand on connaît votre véritable nature égoïste. Albert Camus disait « Un homme, ça s’empêche. » Une femme aussi. Je ne vous salue pas, je préfère embrasser un homme.

 

 

Quelques précisions publiées après la réaction de Peggy Sastre

Je lis énormément de choses affreuses (ça glisse aujourd’hui sur moi comme sur les plumes d’un canard) et c’est une certaine Peggy Sastre qui a le mieux résumé la situation. Qu’elle soit ici remerciée chaleureusement pour la finesse et la justesse de son analyse. Bravo Madame, vous faites honneur aux femmes. Je ne la connais pas personnellement, elle dit avoir entendu parler de moi depuis des années. J’imagine en mal. 

« On » parle de moi mais on ne me donne pas la parole, donc je la prends. On me décrit comme une, je cite :

« Facho, pute, hystérique, homophobe », j’en passe.

Si aimer son pays et le défendre, c’est être fasciste. Alors oui, je le suis.

Si les putains vous dérangent, alors oui, je vous dérange et pour moi les putains sont sacrées, contrairement aux courtisan(e)s, aux intrigant(e)s, à certains journalistes aussi. J’en profite pour rappeler que la prostitution n’est pas un domaine réservé aux femmes, des hommes se prostituent également mais c’est un sujet tabou. 

Si défendre le corps des femmes contre la GPA et le lobby LGBT c’est être homophobe, je prends aussi. Ceux qui ont vu mes films de jeunesse se demanderont par quel hasard une femme « homophobe » prend du plaisir à faire l’amour avec une autre femme.

Si dire sa vérité devient de l’hystérie, j’accepte aussi. D’ailleurs, je le suis un peu hystérique, ce mot vient d’utérus et nos hormones ne sont pas toujours faciles à contrôler, un peu comme vos phallus, messieurs. 

Si dire du voile qu’il est la marque d’un asservissement de la femme c’est être islamophobe, mais oui, mille fois oui à l’islamophobie. D’ailleurs je maintiens, la religion qui me dérange le plus est la religion musulmane. Et j’ai lu le Coran.

Si défendre la légitime défense, c’est être dangereuse, oui je suis dangereuse. Et je conseille à toutes les femmes et aux hommes aussi d’apprendre à se battre. 

Par ailleurs, oui j’ai été condamnée pour diffamation et injure à caractère racial (même s’il paraît que les races n’existent pas). Ces deux condamnations viennent d’une seule et même personne, un photographe franco-algérien de porno qui lui-même a été condamné pour violence (coups et blessures), et il lui a été interdit de poursuivre la commercialisation d’un livre contenant des clichés pédophiles. La seconde condamnation concerne l’une de ses complices, algérienne aussi. La justice a choisi de donner raison à ces deux personnes. Je ne retire en rien les accusations que j’ai tenues et le temps, je sais, me donnera raison.

Si dire d’un prédateur qu’il est un prédateur est un racisme alors oui, je suis raciste. Un homme qui roue de coups une femme est une ordure, ne vous en déplaise. J’ajoute que je n’ai absolument aucune confiance en la justice de mon pays d’ailleurs on ne trouve quasiment pas de résistants dans la magistrature, comme par hasard et depuis la Seconde guerre mondiale, rien n’a changé.

Le bruit court aussi que j’aurais saccagé la rédaction d’un journal qui ne voulait pas de moi. Je n’ai jamais été condamnée pour cela, le journal Libération a publié un droit de réponse d’ailleurs.  Je travaille depuis l’âge de 17 ans, j’ai repris des études à 25 ans. J’ai publié des centaines d’articles et de photographies, reçu le prix du plus beau livre de gastronomie (cuisine étrangère) du monde en 2011. J’ai passé ma vie à mettre en valeur des humains dans mes photographies, qu’ils soient ouvriers ou stars internationales, j’ai mis le même soin à restituer leur beauté et leur intelligence sur le cliché. Et j’en suis fière.

Pour toutes ces raisons, je vous le dis, chers détracteurs souvent anonymes, vous pouvez bavarder, dénigrer, insulter, rien ne me fera taire et je vais continuer mon chemin comme je l’ai toujours fait, sautant les obstacles (ils sont nombreux), essayant de progresser encore, et donnant de l’amour à la famille que j’ai créée et à mes proches. Ne vous en déplaise.
 

 

 Chloé des Lysses

 

 

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