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Macron / Le Pen : la réforme et la rupture

On aurait tort de se contenter d’analyser le scrutin du premier tour sous le seul angle des trois blocs. Si ces derniers existent et ont de profondes divergences, la France est aussi traversée par une fracture moins évidente à percevoir mais tout aussi juste pour comprendre les difficultés qu’elle traverse : l’opposition entre une majorité de rupture pour l’heure condamnée aux marges et une minorité cohérente de réformistes qui conserve le pouvoir contre vents et marées.

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© Capture d'écran YouTube

Depuis le référendum de 2005, une lutte sourde fracture la société française entre nonistes et partisans du oui à la Constitution européenne. Marine Le Pen, avec le temps, s’est imposée comme l’héritière la plus crédible du mouvement noniste aux côtés de Jean-Luc Mélenchon. Ces « nonistes » ont su former une majorité contextuelle allant d’Arlette Laguiller à Philippe de Villiers, de ceux qui veulent détruire l’Europe de la finance à ceux qui pensent que l’Union européenne dissout l’identité de la France dans le globalisme uniformisant. De fait, cette majorité de 2005 n’a jamais pu se réunir autrement qu’à la date qui avait vu ces contraires faire front commun, tant les membres qui la composaient présentaient des différences en apparence irréconciliables et des histoires politiques trop dissemblables pour qu’elles puissent, même ponctuellement, faire front commun. Il ne s’agissait pas d’une majorité politique mais bien d’une majorité de circonstance.

En 2005, donc, les deux camps transpartisans de 1992 se reconstituèrent, déjouant à nouveau les sondages. À une différence près, capitale : ils gagnèrent par un écart important (54,67 % des suffrages exprimés, soit 15 449 508 votants). Plusieurs éléments firent pencher la balance en leur faveur. D’abord, l’intervention surprise de Laurent Fabius. Le numéro deux du puissant Parti socialiste, de tendance social-libérale, fit montre de son sens politique en condamnant « l’Europe marchande », anticipant l’évolution d’une campagne émaillée de nombreuses polémiques venant contredire le cours annoncé des événements. La possibilité de l’entrée de la Turquie dans l’Union, la concurrence déloyale du « plombier polonais », les délocalisations ou la surévaluation de la monnaie unique cristallisèrent ainsi les diverses tendances souverainistes de l’opinion, nourrissant les motivations les plus contradictoires. Les électeurs de la gauche radicale comme de la droite nationale purent donc assurer conjointement la victoire du non, les uns pour des raisons politiques, les autres pour des considérations sociales ou culturelles, sans jamais renoncer à leurs propres thèmes historiques. Le clivage gauche-droite, occulté par l’apparente unité du non, persista donc.

Un puissant mythe politique venait cependant de naître des urnes : le rassemblement constant des opposants audit Traité Constitutionnel Européen de 2005 pourrait à l’avenir constituer une majorité électorale, et la base d’une réorientation de la politique nationale. La seule logique comptable, additionnant les électorats, fait cependant peu de cas des différences irréductibles entre les partis, leurs motivations et leurs électeurs. Quoi qu’il en soit, le clivage droite-gauche est, depuis 2017, contesté par les deux finalistes alors inattendus de l’élection présidentielle … confirmé en 2022, notamment dans l’entre deux tours où les deux impétrants se disputent l’électorat mélenchoniste et celui des « gilets jaunes ». Marine Le Pen a clairement pris la tête du parti du « bloc populaire » ou « bloc de rupture » face au grand parti de la réforme, de l’optimisme et de la … prolongation des courbes de la social-démocratie.

La différence majeure entre ce deuxième acte et le premier est qu’Emmanuel Macron a un bilan à défendre, assez léger

La différence majeure entre ce deuxième acte et le premier est qu’Emmanuel Macron a un bilan à défendre, assez léger, et que la France comme l’Europe ont connu de nouveaux évènements traumatiques de grande importance. Emmanuel Macron n’est pas le porteur d’un projet de renouveau ; il est celui dont la charge est d’assurer la survie d’un modèle réformiste qui a échoué sur à peu près tout, ou, du moins, qui n’a pas eu les réussites escomptées. Un de ses principaux angles morts tient d’ailleurs dans la promesse d’horizontalité et de régénération de la Vème République que son mouvement portait en 2017, puisque ce que Gérald Darmanin qualifiait de « bobopopulisme » s’est mué, avouons-le, en un genre de « bobopoutinisme » sclérosant détenant l’essentiel du pouvoir – hors les exécutifs locaux dans lesquels il ne domine pas directement, mais par l’intermédiaire d’affidés des grands partis traditionnels, survivant dans l’espace politique local.

C’est bien ce qui explique la sensible progression de Marine Le Pen dans les sondages, ainsi que son offensive sur la question institutionnelle dès le lendemain du premier tour. La candidate malheureuse a notamment avancé qu’elle avait entendu les Français en colère et donc qu’elle leur donnerait la possibilité de s’exprimer directement, notamment dans le cadre de référendums d’initiative partagée. Elle entend aussi les rassurer en expliquant que l’Assemblée nationale pourrait être élue avec une part substantielle de proportionnelle, pour assurer une juste représentation à toutes les sensibilités politiques, promesse non tenue d’Emmanuel Macron demandée depuis 20 ans par François Bayrou, et que cette hypothèse s’accompagnerait du retour au septennat mais non renouvelable.

Assumant totalement sa position de championne des plus petits, de la France des oubliés, des « sans dents » comme l’aurait dit en privé François Hollande, ou de ceux qui « ne sont rien » pour reprendre une terminologie élyséenne, Marine Le Pen a enfoncé le clou lors de son meeting d’Avignon en utilisant un vocabulaire qui se faisait moins présent ces derniers mois. Elle a ainsi fustigé l’oligarchie, la caste, se disant même à la tête du « bloc populaire » menacé par le « bloc élitaire ». Dans le fond, elle a stratégiquement raison : c’est pour elle la seule issue dans ce second tour au vu des forces en présence. Le populisme fait que chaque élection se transforme en référendum. En outre, la détestation d’Emmanuel Macron est une réalité dans une partie de la droite comme une partie de la gauche … mais toujours pour des raisons différentes, voire antagonistes.

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Fort de près d’un million cinq cent mille voix d’avance au premier tour, Emmanuel Macron joue la sécurité. Sa campagne n’est pas bonne. Il tente de défendre son action et de prolonger « son réformisme ». Le contexte international peut l’aider, il apparait d’ailleurs mieux placé dans ces indicateurs. En revanche, Le Pen est mieux considérée que lui pour les préoccupations du quotidien que sont le pouvoir d’achat ou la sécurité. Pour l’heure, l’équilibre des forces est toujours arithmétiquement défavorable à la candidate du Rassemblement national. Elle a analysé que ses réserves étaient majoritairement à gauche et qu’elle devait fédérer les Français en rupture.

La principale difficulté pour elle est que Jean-Luc Mélenchon a compris qu’elle pouvait mieux figurer qu’en 2017. Il a donc abordé ce second tour de manière très différente, réservant ses coups les plus violents à Le Pen et appelant à ce que « pas une voix » LFI ne tombe dans son escarcelle. Il fait cela pour ménager une partie de son électorat immigré et parce qu’il sait que ceux de ses électeurs passés chez Le Pen tomberont définitivement de son côté au prochain coup, et très sûrement dès les élections législatives. Le but de Jean-Luc Mélenchon est de prendre la tête du « bloc populaire », du parti de la rupture, pour les années à venir. Son électorat est celui des urbains déclassés, des professions intellectuelles pauvres, des étudiants et bien sûr des banlieues. C’est l’autre rupture, celle qui fait face à la France populaire traditionnelle des campagnes et des périphéries, économiquement moins déclassée mais socialement plus oubliée. Deux électorats fort différents, réunis dans un commun refus du « système » et de ses effets concrets. On pourrait d’ailleurs dire, en reprenant des termes passés de mode, qu’il y a d’un côté les altermondialistes et de l’autre les antimondialistes, même si tout cela serait un peu schématique.

Marine Le Pen peut-elle le faire ? Peut-elle réunir le bloc de rupture contre la France de la réforme. Réponse le 24 avril prochain.

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