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Murat – Romanov : l’interview croisée des descendants

La campagne de Russie reste un des plus grands échecs de Napoléon Ier, mais enflamme encore aujourd’hui les imaginations. Une équipe de chercheurs et de passionnés conduite par Pierre Malinowski, un ami du président russe Vladimir Poutine, a retrouvé récemment les restes disparus du général Charles Étienne Gudin de la Sablonnière. En mai prochain, la France s’apprête à rendre hommage aux soldats de la Grande armée en inhumant à l’Hôtel des Invalides cet officier aux côtés de Napoléon Ier, dont nous fêtons également le bicentenaire de la mort. Ces cérémonies qui vont se dérouler sur plusieurs jours rappellent cette rivalité qu'on entretenue les deux empereurs, russes et français. Mais elles célèbrent aussi la réconciliation entre nos deux pays. C'est l’occasion de découvrir aux côtés de SAR le prince Joachim Murat et de son SAI le Grand-Duc Georges Romanov, ce pan de l’histoire du Premier empire qui lie étroitement nos deux nations.

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© Frédéric de Natal pour L'Incorrect

Frédéric de Natal : Les guerres napoléoniennes ont profondément marqué la culture russe. La campagne de Russie a été relatée par Léon Tolstoï dans son célèbre roman historique « Guerre et Paix ». Plus proche de nous, durant la Seconde Guerre mondiale, l’invasion allemande de l’Union soviétique a souvent été mise en parallèle avec la campagne de Russie. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi appelle-t-on cette campagne dans vos livres d’histoire, la « Guerre patriotique de 1812 » ?

Grand-duc Georges de Russie : En russe, il y a une certaine différence sémantique entre les termes « patriotique » et « Otetchestvennaya ». Les deux mots sont utilisés et sont synonymes, à la différence que le mot « patriotique » que vous utilisez est d'origine étrangère alors que celui d’« Otetchestvennaya » est purement slave. Toute forme de défense de la patrie est un acte de patriotisme. La « Guerre Otetchestvennaya » a été précisément une guerre de défense pour la mère-patrie puisque notre liberté et notre indépendance étaient menacées. En outre, le terme « Otetchestvennaya » traduit aussi notre capacité à nous unir lorsqu’il s’agit de protéger l'héritage de nos ancêtres, quelques soient les origines sociales de chacun et en dépit des divisions qui perdurent en temps de paix.

Frédéric de Natal : Vous êtes le descendant du Maréchal Murat dont on peut dire qu’il n’a été guère enthousiaste à l’idée d’accompagner Napoléon Ier dans sa conquête de la Russie. Quelles furent ses actions durant cette campagne, dont il avait au préalable averti son beau-frère des plus grand périls ? Sont-elles décisives dans la prise de Moscou ?

P. J. Murat : Murat était effectivement défavorable à l’attaque contre la Russie. Mais en 1812, l’Empereur n’écoutait déjà plus les conseils de son entourage. Le traité de paix signé à Tilsitt en 1807 avec le Tsar, suite aux très violentes victoires françaises d’Eylau et Friedland, imposait des conditions compliquées pour la Russie. En particulier le blocus contre l’Angleterre que la Russie ne respectera pas. La voie diplomatique aurait pu être préférée à l'action militaire. Mais Napoléon veut frapper vite et fort en poussant les armées du prince Piotr Bagration et du prince Barclay de Tolly à se rejoindre pour les détruire et éviter ainsi une campagne longue sur le sol russe. Il met d’ailleurs à contribution son petit frère Jérôme [roi de Westphalie-ndlr] et le maréchal Davout. Davout fait, une fois de plus, un travail remarquable dans cette poursuite, mais Jérôme, lui, n’arrive pas à rattraper Bagration, retarde gravement la progression des armées françaises et fait capoter complétement le plan de l’Empereur qui, furieux, devra s’enfoncer sur le territoire russe avec les conséquences désastreuses que l’on sait.

Murat était effectivement défavorable à l’attaque contre la Russie. Mais en 1812, l’Empereur n’écoutait déjà plus les conseils de son entourage

Jérôme rentre en Allemagne et ne participera pas à la campagne de Russie. Si le plan initial de l’Empereur avait fonctionné cette campagne se serait arrêtée au mois de juillet sur une victoire française et l’avenir de l’Empire aurait complétement changé. S’en suivra la marche vers Moscou avec des victoires françaises à Krasny, Smolensk, Valoutina Goura (où Gudin sera très grièvement blessé et mourra quelques jours plus tard de ses blessures) puis bien sûr la Moskowa. Borodino pour les Russes, la bataille des géants, plus de 80 000 morts. Les maréchaux Murat, Ney, Davout enchaineront les prouesses militaires. Mais si toutes ces batailles sont incontestablement des victoires françaises, ce sont des victoires en demi-teinte d’où l’armée russe parvient à chaque fois à s’échapper. Après Borodino nous entrons dans Moscou, désertée par les Russes.

Frédéric de Natal : Tout commence bien pourtant pour Napoléon et sa Grande armée qui avancent très rapidement à travers la Russie. Napoléon Ier entre dans Moscou, ville aux mille églises, espérant une capitulation du Tsar Alexandre Ier qui ne vient pas. Le 14 septembre 1812, les flammes ravagent soudainement la ville. La cause de cet incendie n’a jamais fait l’unanimité chez les historiens. Quel est votre avis sur la question, qui des Russes ou des Français sont responsables de cet incendie, qui marqua profondément l’imaginaire de cette guerre ?

Gd G. de Russie : Le comte Léon Tolstoï, que vous avez mentionné, écrit dans Guerre et paix que, dans les conditions de cette fulgurante avancée, Moscou devait être incendiée. Rien de plus facile quand on sait qu’il y avait à cette époque beaucoup de maisons en bois dans la ville. Avec une ville désertée de ses habitants, les soldats de Napoléon y sont entrés facilement et ont commencé à piller la ville. Souffrant du froid, ils ont allumé des feux sans respecter la moindre mesure de sécurité. L’incendie était inévitable. Alors maintenant, qui l'a démarré le premier? Les Français ou les Russes ? Au final, il importe peu de le savoir puisque toutes les conditions étaient réunies pour que la ville s’embrase quoi qu’il en soit. L'essentiel de cette histoire n'est pas vraiment l'incendie, qui reste une conséquence inévitable des décisions antérieurement prises ; mais bien de se souvenir que si Moscou a été abandonnée, elle n'a pas été soumise. La plupart de ses habitants ont peut-être choisi de laisser derrière eux leur patrimoine familial, tout ce qu’ils avaient bâti, mais n’auraient jamais toléré de devoir vivre sous une force d’occupation. Et je crois que c’est bien ce qui a surpris Napoléon Bonaparte.

Frédéric de Natal : Napoléon doit finalement évacuer Moscou. C’est de début de la retraite de Russie, laquelle est évoquée dans la première partie du poème « L'Expiation » de Victor Hugo : « Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois l'aigle baissait la tête. Sombres jours ! L'empereur revenait lentement, Laissant derrière lui brûler Moscou fumant. Il neigeait...» écrit le poète. L’hiver russe est un des éléments déclencheurs qui précipite la fin de la Campagne de Russie. Le temps peut-il expliquer à lui seul ce désastre pour Napoléon, sa première grande défaite qui sonne un peu comme le début de la fin de son empire ?

P. J. Murat : On a beaucoup dit que le « général hiver » a battu les troupes impériales. Il est plus juste d’admettre que les combattants russes sont d’une valeur exceptionnelle et que la stratégie adoptée par leur commandement fut très efficace. Nous ne sommes pas parvenus à les arrêter à temps, nous avons dû les poursuivre sans jamais parvenir à obtenir une victoire décisive. Sur la route du retour, notre défaite à Maloiaroslavets nous a forcés à reprendre le même chemin que celui emprunté à l’aller. C’est-à-dire un retour à travers des champs de ruines déjà dévastés et vidés de toute ressource. C’est le début de l’épouvantable retraite de Russie et le commencement de la fin pour l’Empire.

Lire aussi : Sélectron des plus belles batailles napoléonniennes

Frédéric de Natal : Dans cette guerre, il y a certes le maréchal Murat et bien d’autres généraux, maréchaux illustres mais il y a aussi le maréchal Mikhaïl Koutouzov qui fut l’un des plus brillants officiers du Tsar. Est-il selon vous le véritable héros de cette campagne, quel a été son rôle et se souvient-on encore aujourd’hui de sa mémoire ?

Gd G. de Russie : Oui, Mikhail Koutouzov est l'un des principaux héros nationaux de la Russie. Il comprenait profondément la mentalité de notre peuple, comprenait l'âme des soldats. Et son souvenir reste encore aujourd’hui très cher à tous les Russes. Bien que, bien sûr, nous n’oublions pas d’autres officiers tout aussi courageux et talentueux que lui comme les princes Barclay de Tolly ou Bagration, le comte Tormasov ou encore les généraux Raevsky, Tuchkov et bien d'autres. L'empereur Alexandre Ier n'était pas un grand commandant et il l'a reconnu lui-même. Mais son rôle dans la victoire reste aussi important. Il a correctement évalué le cours de la guerre et a placé à la tête de l'armée ceux qui ont assuré la victoire.

Frédéric de Natal : Le mot « Bérézina » est devenu une expression de la langue française qui, malgré tout, va contribuer à renforcer la légende napoléonienne. Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots ce qu’il a signifié pour la Grande armée ? D’ailleurs, quel fut le comportement de Murat durant cette retraite ?

P. J. Murat : La Bérézina est indiscutablement une victoire française. Le sacrifice du Général Eblé et de ses hommes pour permettre aux soldats de passer le fleuve est un des moments les plus héroïques de l’Histoire militaire française. Si elle reste dans l’inconscient collectif comme synonyme de catastrophe c’est précisément parce que cette victoire a été arrachée au prix d’immenses sacrifices. La retraite est un désastre parce qu’elle a été entamée dans la précipitation avec des soldats éparpillés sur de très grandes distances. Napoléon a enchainé les décisions hasardeuses et embarqué ses armées dans une tragédie pour finalement la quitter après le franchissement de la Bérézina, en laissant Murat et les soldats dans une situation impossible. Napoléon, ou plutôt Las Cases, reproche d’ailleurs à Murat dans le « Mémorial de Sainte Hélène » le désastre de la retraite de Russie. C’est évidemment un mensonge historique éhonté comme l’a démontré le professeur Jean Tulard. Si c’était Murat qui, avec Davout, avait pris en main la poursuite initiale des armées russes, toute cette tragédie aurait sans doute été évitée.

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