Ah ! Elle adore ça, notre gauche parisienne, mesquine et ricanante, les artistes qui renient leurs parents, qui renient leur lignée, qui renient leur genre – que sais-je encore – et qui en tirent assez de moelle fétide pour alimenter leurs mauvais feuilletons psychanalytiques. Pas encore remise de la french theory, faut croire, notre gauche française applaudit de tous ses moignons dès qu’un écrivassier surgit du néant pour condamner d’un doigt gourd l’immanence immonde de la filiation, de la famille nucléaire et de la charlotte aux boudoirs. Nos critiques gavés se paluchent de concert dès qu’un auto-fictionneux un peu vicelard se décide enfin à endosser pour eux le suprême tabou, tout frétillants à l’idée de vivre par procuration ce fantasme que leurs petits cerveaux étriqués placent au-dessus de tout : s’abandonner à l’individualisme pur des sexualités dégenrées, envoyer chier parents et enfants sous couvert de posture artistique, de morale anti-morale, de dandysme queer.
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C’est pourquoi il est bien difficile de trouver des voix discordantes dans la tempête de louanges qui vient d’accueillir le dernier méfait de Constance Debré, Nom (titre évidemment grotesque). Les vieilles murènes du Masque et la Plume en mouillent leur protège-slip, elles se rêvent peut-être en greluches stérilisées, coupées à la garçonne, tatouées comme des cahiers de brouillon. « On dirait du Angot qui aurait écouté les Ramones », jubile un de ces plumitifs du dimanche soir. Ça tombe bien, n’importe quel amateur de punk sait pertinemment que les Ramones sont une arnaque. Quant à Angot… effectivement, il y a du Angot, chez Debré. Le même psittacisme qui vous donne l’impression de lire une rédaction de mongolien, la même absence totale de style (mais c’est une « voix blanche » ! hurlent les pécaris de la critique), la même distance qui se voudrait abrasive mais qui trahit surtout un manque cruel d’empathie – voir une tendance sociopathe tout à fait embarrassante.
De l’inconvénient d’être née Constance Debré
Cette sociopathie, c’est peut-être finalement le point commun de tous ces mondains de gauche, de tous ces lampistes de vestiaire qui font leur beurre sur un bon vieux « famille je vous hais » déguisé en programme, en idéologie en kit à l’usage des lecteurs de Society. Incapable de voir plus loin que l’horizon de leur ego boursouflé, incapable de ressentir quoi que ce soit d’un peu transcendant, d’un peu spirituel – incapable de concevoir quelque chose qui s’appellerait, au hasard, le bien commun – leur prose mécanique se contente de lister indéfiniment leurs petites vexations. Pointillisme de la médiocrité, culminant lors de passages franchement hilarants – mais je vous rassure, ce n’est pas voulu, car ces écrivains ont également en commun un manque total d’humour sur eux-mêmes, sur le monde, sur la vie.
À ce titre, la première page, où Debré décrit le cadavre de son père, ressemble à un pastiche de cette littérature autofictionnelle qui nous emmerde depuis 30 ans : « Elle passe le gant sur le sexe mort de mon père, elle remonte le drap au-dessus de la taille, elle me demande une chemise, je me tourne vers le placard, je prends une chemise que je pose sur le lit… » Vous ne rêvez pas : il y a des éditeurs qui sortent des livres qui commencent comme ça. Et des romanciers qui écrivent ça en se disant que « ça va passer ». Qui n’écrivent pas vraiment, en fait, mais se contentent d’aligner des bouts de phrase, d’entreposer des mots dans le grand hangar Amazon de la littérature subventionnée.
Ce ne sont pas des romanciers, ce sont des réciteurs. Des réciteurs d’ego. Ils ânonnent leurs petites complexions égotiques, ils récitent leurs vies comme on le faisait de nos grandes vacances à la rentrée des classes
Au mieux ils balancent ici et là quelques punchlines qui se voudraient décisives mais qui ne sont même pas du niveau d’un Freeze Corleone : « Les noms c’est comme des cartes Pokemon, ça vient avec des points ». « La littérature doit redevenir un langage de rats ». Attention, ça vole très haut. Mieux encore : « L’héro ne sent rien, les médicaments, les Neo-Codion, les Stilnox, les Tranxene, les Valium ne sentent rien. » Bien vu Sherlock.
Les litanies de l’ennui
Pour le reste, on en terrain connu, dans cette espèce de harangue atone, parodiquement libertaire et vaguement nihiliste qui aurait tout à fait sa place dans un journal intime d’adolescente : « Il faut tout refuser, refuser tout ce qu’il est possible de refuser dans la vie lamentable, ne pas consentir, ne pas laisser passer l’insupportable […] ». Ben oui, c’est sûr : on aurait tort de laisser passer l’insupportable. L’insupportable, c’est ce récit qui ressemble à une miction pénible, c’est l’orgueil de cette néo-pimbêche qui passe son temps à cracher sur la famille tout en rappelant à chaque interview d’où elle vient.
En fait Constance Debré a quelque chose d’Édouard Louis (Édouard Louis aka « l’homme qui murmurait à l’oreille des gitons avant de les faire foutre en taule » – voir Le Canard enchainé de la semaine dernière). Sauf qu’elle a un trajet inverse. Fille d’un journaliste-vedette et d’un mannequin tous deux héroïnomanes, elle a eu une enfance marquée par la dope, la mort et la thune. Ça arrive à plein de gens biens, ils n’en font pas des romans pour autant. Comme Édouard Louis, Debré s’est créé un personnage littéraire qui n’existe qu’à travers le rejet de cette filiation. Pourquoi pas, sauf qu’ils n’en font rien, à part la déployer au grand jour, sans contexte, sans idée, sans émotion, sans métaphysique… sans littérature en fait. Ce ne sont pas des romanciers, ce sont des réciteurs. Des réciteurs d’ego. Ils ânonnent leurs petites complexions égotiques, ils récitent leurs vies comme on le faisait de nos grandes vacances à la rentrée des classes.
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Sauf qu’il y a du cul, de la mort et des larmes en plus, alors ça plaît à Olivia de Lamberterie. Alors c’est censé être palpitant, poignant. C’est d’un ennui absolu. Constance Debré se targue partout d’avoir un programme politique : « Je suis pour la suppression de l’héritage, de l’obligation alimentaire entre ascendants et descendants, je suis pour la suppression de l’autorité parentale, je suis pour l’abolition du mariage, je suis pour que les enfants soient éloignés de leurs parents ». Rien de très nouveau, meuf. Elle passe après Jean Genet, Guillaume Dustan, Peter Sotos et tous les grands pédés de la littérature, autrement plus stylés et drôles que ce sinistre personnage qui se sert de son passé comme prétexte pour tirer une tête de six pieds de long et écrire comme une pelle. Vous voulez des auteurs qui détestent magnifiquement leurs géniteurs ? Tapez-vous Louis Calaferte, à la limite.
Au final, on se demande vraiment comment et pourquoi les critiques littéraires saluent unanimement ces petits curés de la déconstruction, les Angot, les Louis, les Debré. Des petits egos calfatés par le néant, dont rien ne sort à part ces litanies pédantes, systématiquement dénuées de tout humour, de toute beauté, de tout amour.

Flammarion, 176 p., 19 €





