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Pierre Vermeren : « Nos dirigeants ont délibérément abandonné les secteurs productifs »

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Publié le

25 octobre 2021

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Tous les indicateurs en témoignent : la situation économique et sociale des jeunes hommes français est de plus préoccupante. Historien et auteur de L’impasse de la mondialisation, Pierre Vermeren pointe du doigt les conséquences de la désindustrialisation et les échecs de l’Éducation nationale, et en appelle à une véritable politique pour engager un début de réponse. Entretien.
usine

Dans un article du 14 septembre pour Le Figaro, vous expliquez que des millions de jeunes hommes sont laissés pour compte en France, et que cet abandon multifactoriel est en partie dû à la déliquescence de certains secteurs d’activité traditionnellement masculins. Est-ce la mondialisation et le libéralisme qui les ont sacrifiés ?

En partie oui, en partie non. D’abord, la Chine a capté à elle seule 40% des emplois industriels mondiaux en 40 ans, de sorte que de nombreuses activités ont quitté l’Europe et notre pays vers elle. Nous avons perdu 2,5 millions d’emplois industriels. Autre secteur très touché, l’agriculture, dont les effectifs se sont effondrés durant la même période, dans des proportions bien plus dramatiques encore, mais la Chine n’y est pour rien. Les États-Unis, le Brésil, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et les Pays-Bas ont compensé nos six millions d’hectares de terres agricoles perdus depuis 1950. Or l’industrie et l’agriculture occupaient encore 60% des actifs après-guerre en France. Ces métiers très masculins n’occupent plus qu’un travailleur sur huit de nos jours.

Lire aussi : Pierre Vermeren : La France au stade palliatif

Mais la mondialisation et le libéralisme n’expliquent pas tout : l’Allemagne et l’Italie ont gardé bien plus d’emplois industriels (et aussi agricoles en Italie) que nous ! Pourquoi ? Parce que nos dirigeants ont délibérément abandonné les secteurs productifs, n’y voyant plus d’intérêt, et considérant qu’il faut se concentrer sur des activités plus lucratives (assistance aux entreprises, finance, médias et communication etc.), et laisser le commerce mondial faire le reste. Résultat, on a supprimé bien plus d’emplois que ce qui était imposé par la compétitivité internationale. Au lieu de robotiser nos usines, on les a délocalisées. Et on a robotisé des emplois qui pouvaient être gardés sur place (caisses automatiques, gardiennage, pompistes etc.). On a voulu se passer de l’humain : cela a considérablement affaibli les syndicats, les partis de gauche et les revendications sociales ; mais la question sociale est intacte, elle est même aggravée.

Une politique de relocalisation et le retour du service militaire obligatoire, par exemple, seraient-ils susceptibles de renverser la vapeur ?

Il faut réindustrialiser, mais aussi recréer un secteur primaire qui embauche. Le bio et la protection des animaux, l’économie circulaire et la stimulation des productions locales militent en ce sens. Concernant l’industrie, rapatrier les secteurs stratégiques s’impose. Un pays comme la France ne peut pas sous-traiter sa production industrielle et ses technologies auprès d’une puissance totalitaire à l’autre bout du monde. Il est normal qu’on ne produise pas tout notre textile ni tous nos médicaments. Mais ne rien produire nous condamne à une catastrophe en cas de crise comme on l’a vu avec la crise du covid-19. En revanche, pour les produits les plus technologiques, comme l’industrie militaire et l’aéronautique, nous devons être auto-suffisants, au moins à l’échelle européenne. Cela vaut pour l’électronique et l’informatique. Autant dire que les investissements et les efforts à fournir sont considérables. Les Chinois qui ont engagé ce travail il y a trente ans rivalisent avec les États-Unis : nous en sommes loin. Cela commence par l’école, car ce n’est pas en produisant des diplômés a-chiffrés qu’on va s’en sortir en ce domaine. Il faut donc sélectionner précocement les 20 ou 30% d’enfants qui ont les meilleures aptitudes scientifiques et les pousser dans cette direction avec des instituteurs et des professeurs compétents et donc mieux payés.

Le service militaire, c’est autre chose. Je croyais qu’il serait restauré après les attentats de 2015, on avait même parlé de Garde nationale ! Et puis plus rien, sauf le service civil de quelques-uns auprès d’associations. Il y a deux problèmes. Le délitement social de la jeunesse inemployée et non scolarisée (3 millions de jeunes inactifs de 15 à 34 ans selon l’OCDE en France), qui fournit l’essentiel des consommateurs et des revendeurs de haschisch (pour prendre ce seul exemple) ; et puis la violence (dont la pointe la plus acérée est le terrorisme). 95 à 98% de ces actes sont commis par des jeunes hommes. Or la mixité du service militaire, quand il est envisagé, le rend impraticable. Serait-ce une hérésie de le réserver aux jeunes hommes de dix-huit ou vingt ans ? C’est dans leurs rangs que se trouvent les principaux problèmes qui déstabilisent notre société. Il s’agirait, pour tous les jeunes hommes, de compléter leur éducation en les formant à une citoyenneté active et engagée. Le problème, c’est que l’armée n’en veut pas, car les moyens manquent à cette armée de métier. C’est donc un choix que doit opérer la République. Pour l’instant, elle dit non.

Dans certains secteurs comme le bâtiment, les jeunes hommes issus de l’immigration – illégale la plupart du temps – alimentent cette spirale. Les salaires ne sont pas assez incitatifs comparés aux aides sociales qui maintiennent les jeunes hommes français chez eux. Une politique sociale moins généreuse suffirait-elle à attirer ces jeunes gens vers des métiers manuels disqualifiés ? 

Je ne le pense pas car le mal est profond. C’est toute notre conception des métiers, de la réussite sociale et de l’école qui est en cause. Tant que les élites françaises et l’Éducation nationale considéreront que les métiers manuels sont une voie de garage pour les élèves en échec, nous serons dans une spirale régressive et la crise sociale s’aggravera. Cette conception a des sources très anciennes. Sous l’Ancien Régime, un noble qui travaille de ses mains déroge. En généralisant l’école, nous avons répandu cette conception. Résultat, une déqualification de tous les métiers manuels, et leur transformation en métiers automatisés ou interchangeables.

Il faut sélectionner et orienter les gens en fonction de leurs goûts, de leurs capacités et de leurs compétences vers les filières les mieux adaptées

Aujourd’hui, pour former un cuisinier standard, il ne faut plus 15 ans de travail, mais quelques semaines pour apprendre à décongeler, à réchauffer et à mélanger de manière grossière des aliments (burger ou salade composée). Rien de tel en Allemagne ou en Suisse. Dans ce dernier pays qui a une industrie en pleine forme, qui exporte bien plus que nous, où le chômage est inexistant et dont le salaire médian est quatre fois plus élevé qu’en France, il y a 20 % de bacheliers généraux. Comme dans la France de 1980. Tous les autres entrent en apprentissage (artisanat, industrie, agriculture, services). Nous devons donc faire collectivement un choix de société. À cette condition, dans vingt ans, la jeunesse qui naît aujourd’hui pourrait avoir bien plus de choix et de compétences que celle d’aujourd’hui. Encore faut-il le vouloir.

Vous évoquez l’Éducation nationale et l’enseignement supérieur qui « fourvoient » ces cohortes de jeunes hommes. Selon vous, serait-il préférable de mettre en place une sélection réelle à l’entrée de l’université (voire du lycée) afin qu’ils ne s’embarquent plus dans des filières où ils n’ont pas leur place ?

Les Français veulent tous le baccalauréat. Mais plus cette institution s’est généralisée, moins sa valeur est grande : certes, il a permis à 80% d’une classe d’âge d’entrer à l’université, mais près de la moitié des étudiants décroche en un an ou deux. Le résultat est que plus personne ne croit à ce système de sélection, que l’université passe un temps fou à régler le problème que le bac aurait dû traiter (puisqu’il est l’examen d’entrée à l’université). En outre, la sélection s’opère avec violence en créant beaucoup d’humiliation, voire de « haine ». Que faire ? Il faut je crois créer des universités pour les métiers manuels, artisanaux et industriels, et former des gens en courte, moyenne ou longue durée à des véritables métiers.

La notion de métier est dénigrée aujourd’hui, car on enseigne le mépris du travail posté, et on nous explique que chacun va changer dix fois d’activité dans sa vie. Mais cela n’est possible que si on ne sait pas faire grand-chose. Le médecin ne devient pas avocat, et l’inspecteur de police ne devient pas dentiste. Il existe donc bien des métiers. C’est identique dans le travail manuel, même si les technologies changent. Autrement dit, il faut sélectionner et orienter les gens en fonction de leurs goûts, de leurs capacités et de leurs compétences vers les filières les mieux adaptées. Mais cela ne peut pas être isolé du reste du fonctionnement de la société : il faut accepter la noblesse du travail manuel, artisanal et industriel, et donc le revaloriser ; et il faut en parallèle réindustrialiser, ce qui entraînera une hausse des salaires. Un cercle vertueux sans lequel nous allons continuer à naviguer au fil de l’eau et du bon vouloir de nos concurrents. C’est d’ailleurs un travail de longue haleine.

Concernant la désintégration de l’institution familiale, on ne voit pas très bien quels pourraient être les remèdes dans le climat ambiant qui veut la peau du « patriarcat » et plus précisément du « mâle blanc ». La foi chrétienne – qui seule apporte l’harmonie entre les sexes – peut-elle être la solution ? 

C’est très facile de déstructurer une société comme le demi-siècle qui vient de s’écouler le prouve ; c’est beaucoup plus difficile de la restructurer. C’est d’abord une question de volonté, et en premier lieu de l’engagement des élites, car elles ont le pouvoir. On ne peut pas accabler un peuple de ses errances et de ses difficultés car il subit des choix qui ont été faits par ses dirigeants, dont beaucoup ne sont pas élus. Je ne veux pas ici rentrer dans des considérations religieuses, mais il est évident que les élites chrétiennes ont un grand rôle dans la situation actuelle de la France : elles étaient encore toutes puissantes dans les années soixante, et les communistes n’ont jamais accédé au pouvoir. Allons plus loin. Est-ce que ce sont les Français qui ont abandonné l’Église, ou l’Église, à rebours de son histoire, qui, pour des raisons historiques parfaitement identifiables, a abandonné les Français à leur sort ?

Lire aussi : Désindustrialisation : une passion française

Quoi qu’il en soit, il faut restaurer des conditions économiques qui permettent à un jeune couple et à une famille de vivre décemment sans dépendre d’une foule d’institutions et d’allocations de toutes sortes. Pour cela, il faut que le travail paye, et permette en premier lieu de se loger, en second lieu de manger, de se chauffer et de se vêtir décemment, et en troisième lieu de se déplacer et d’accéder à quelques loisirs. Nous en sommes loin, car en France, le salaire ne suffit pas pour la moitié de la société. Certains déplorent le recul du mariage, de la natalité, etc. Mais se marier est inabordable pour le grand nombre, et avoir des enfants appauvrit. Il y a donc là aussi des choix de société très clairs à faire, qui renvoient à nouveau au travail. Le travail structure la vie individuelle et la vie de la société. Sa dévalorisation nous coûte très cher. La grande distribution, l’industrie automobile, les banques (qui ont construit huit millions de pavillons à leur profit bien plus qu’à celui des familles) et toute l’économie de réseaux ont enserré et essoré les ménages. Cette économie d’endettement à l’américaine est sans issue.

On se dirige vers une société de plus en plus dématérialisée et robotisée, ce qui n’augure rien de bon pour les hommes dont la place est en danger. Les femmes se feront inséminées et les hommes seront priés de se contenter de leur revenu universel devant du porno et des jeux en ligne. Va-t-on vers une destruction de ce qui fait notre humanité ?

Le pire n’est heureusement jamais sûr. Il n’y a pas de « sens de l’histoire » contrairement à ce qu’on nous répète toute la journée pour justifier les catastrophes. La crise écologique, nous l’avons créée et nous pouvons la résorber. La dette, nous l’avons creusée et nous pouvons la résorber. Les délocalisations, nous les avons orchestrées, mais nous pouvons réindustrialiser. C’est la même chose pour le transhumanisme. On peut aussi démonter les robots et les machines dans les secteurs qui ne sont pas soumis à la concurrence internationale. C’est une question de volonté, de choix de sociétés (retour à l’humain et technologie) et de choix politiques. Oui, vous avez raison, on voit arriver la catastrophe, mais c’est bien de la nommer pour la regarder en face et la combattre. Sinon, il n’y a plus qu’à se coucher.

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