On ne tombe pas des nues en apprenant que Victoria Nguyen vit de la littérature ; à double titre : assistante d’édition à la maison Les Cygnes, elle a aussi fondé une revue littéraire au doux nom de Hurle-Vent. À l’entendre, les réseaux sociaux ne sont pas étrangers au retour en grâce de la poésie et elle voit « dans la mode une formule de révolte ». Si l’hétérodoxe a tout pour lui plaire, les didascalies l’ennuient à un point difficilement concevable, tout comme les mots compliqués. Hétérodoxe, mais fondé : Instagram, « donne envie aux gens de contempler le monde en y cherchant une image inspirante » ; il n’est pas ici question du poncif mal traduit de l’anglais qui accompagne souvent les publications. Quant à la mode, n’est-elle pas « l’avènement d’une nouvelle règle contre une ancienne » ? D’ailleurs, la mode est une autre de ses passions ; c’est également le cas de la Seconde Guerre mondiale. Comprenez : les grands mouvements de foule, aux implications bénignes ou tragiques, sont fascinants.
Créée en 2020, Hurle-Vent est une revue « littéraire opportuniste » semestrielle publiant des textes originaux parmi lesquels des « textes courts », du théâtre et de la poésie. La liberté est de mise, simplement cadrée par un thème choisi pour chaque numéro. Le prochain est « Bohèmes », avis aux amateurs.
Donner leur chance, si modeste soit elle, à ceux qui n’ont pas leurs entrées, mais le talent et, peut-être, le génie.
Amatrice de Sartre, de Virginia Woolf ou de George Perec, Victoria Nguyen cultive, avec les membres de son comité de lecture, cette œuvre périodique et collective comme un jardin plein de trouvailles inattendues. Non sans une certaine gourmandise, elle expose les fantaisies ou les traits tout à fait originaux des textes publiés, à la manière d’un botaniste présentant les propriétés fascinantes d’une plante, qu’importe si elle a été découverte au cours d’une expédition lointaine ou dans un cimetière parisien.
C’est au cours de ses études de journalisme qu’est née l’envie persistante de publier, de mettre en avant des écrits qu’elle estime dignes d’être révélés.
Cette idée n’est pas restée abandonnée dans le champ des possibles. Elle l’a mise en pratique dès qu’elle a pu, après s’être formée dans la maison d’édition où elle officie toujours. Ce, malgré les sages avis lui ayant, comme souvent dans ces cas-là, assuré que « ça ne marcherait jamais ».
Le déclic fut les moqueries entendues de la bouche d’un éditeur à l’endroit d’un auteur inconnu : « Il est barman, donc ça ne doit pas être très bon ». « De belles œuvres ne doivent pas être perdues à jamais à cause d’un snobisme mal placé », s’est-elle alors dit. Une vocation était née : donner leur chance, si modeste soit elle, à ceux qui n’ont pas leurs entrées, mais le talent et, peut-être, le génie.
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Certes, l’édition n’a pas exactement le vent en poupe : « Les bénéfices dégagés par les rares “best-sellers” servent surtout à financer les publications qui se vendront moins ». Affaibli, le papier ne disparaîtra pas pour autant car, « les gens n’arrêteront jamais complètement de lire, le livre est l’objet parfait qui se transporte partout ; il n’a besoin de rien pour fonctionner et emporter nos esprits » plaide-t-elle. Un objet parfait, un digne objet de passion.
Il y a aussi les relations humaines. Avec les auteurs « qui ont leur susceptibilité et accueillent parfois assez mal les remarques ou les suggestions », les libraires, les maquettistes ou les graphistes.
Réaliste, elle ne « n’entend pas changer le monde » mais pleine d’espoir, elle observe le nouveau succès de la poésie et s’étonne avec plaisir de ce que les ventes de théâtre sont bien plus soutenues qu’on le croit. Se réjouir de ce qui va bien dans ce monde et y contribuer du mieux qu’elle peut, voilà la seule cause qui vaut la peine, loin, surtout très loin, des ombrageuses utopies politiques. « On peut naturellement transmettre des valeurs ou une vision du monde » mais ceux qui « revendiquent une vision sociale ou politique sans la moindre subtilité » nuisent à la beauté de l’art. La priorité devrait être d’émouvoir par la beauté, Boileau dirait « de plaire et de toucher ».





