Quelles évolutions majeures avez-vous pu observer en ce qui concerne les enjeux et contraintes des opérations extérieures ?
Depuis les indépendances, les nombreuses opérations extérieures de la France affectent en général peu l’opinion publique, sauf lors de drames comme l’attentat du Drakkar au Liban en 1983 qui fit 305 victimes dont 58 Français ou l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan qui tua 21 soldats français. Le pouvoir politique a ainsi les mains libres, ce qui a permis de remporter de beaux succès par le passé. Mais si les perceptions de l’opinion n’ont pas changé, le contexte des opérations a évolué. L’idée selon laquelle les affrontements militaires n’étaient plus qu’une anomalie résiduelle destinée à disparaître a volé en éclat. La guerre du Haut-Karabakh, l’agression russe en Ukraine ou les menaces militaires ouvertes de la Turquie contre la Grèce le rappellent.
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Les théâtres africains eux-mêmes ne sont plus cloisonnés. Il servent d’échiquier secondaire à nos grands compétiteurs comme la Russie pour affaiblir notre prestige et saper les bases de notre puissance. La guerre a pris de nouveaux visages. Elle n’est plus l’affaire des seuls militaires à l’heure de la compétition globale mais nécessite une approche intégrée mêlant la force des armes, bien sûr, mais aussi les actions économiques, sociales ou culturelles.
On entend aujourd’hui que les « guerres asymétriques » sont remplacées par le retour des « guerres interétatiques ». Comment jugez-vous aujourd’hui la pertinence de ces catégories dans le contexte géopolitique actuel ?
Dans le contexte actuel, il est difficile de cloisonner et de catégoriser les conflits. On assiste plutôt à une conflictualité globale dont le général Burkhard, le chef d’État-Major des armées, a parfaitement rendu compte en développant l’idée de la fin du cycle guerre-paix au profit d’un triptyque compétition-contestation-affrontement. L’affrontement correspond à l’engagement militaire direct. La contestation est le domaine des guerres hybrides, c’est-à-dire aux affrontement indirects par tous les moyens, comme on le voit entre les États-Unis et la Russie en Ukraine où les deux puissances s’affrontent par Ukrainiens interposés sur le terrain, mais aussi dans les espaces économiques, informationnels, etc.
« Il n’est désormais plus un seul domaine matériel ou immatériel qui échappe à la guerre »
Raphaël Chauvancy
La compétition, elle, illustre la rivalité de tous contre tous, y compris entre les démocraties, en créant des liens de dépendance invisibles ; elle prend la forme de la guerre par le milieu social (GMS), political warfare en anglais, dont le but est d’agir sur les structures mêmes de la cible (sociales, économiques ou cognitives) afin de l’enfermer dans un système de sujétion. Un allié incontestable peut être simultanément un compétiteur extrêmement dur – les Français l’ont constaté à leurs dépens avec les Anglo-Saxons. L’affrontement entre l’Ukraine et la Russie marque aussi le retour de l’usage de la force brute dans les relations internationales. La contestation entre Moscou d’une part et les États-Unis d’autre part illustre ce qu’est la guerre hors limites où les ressources énergétiques, les capacités de production, les outils financiers, les manœuvres informationnelles, les diversions sur d’autres théâtres, sont la règle. Il n’est désormais plus un seul domaine matériel ou immatériel qui échappe à la guerre. Le chercheur britannique Mark Galeotti l’a très bien exprimé en parlant de « weaponization of everything », le titre de son dernier ouvrage. Tout est devenu une arme.
Dans ce contexte, la France et l’Europe peuvent-elles vraiment jouer leur partition ou l’alignement sur les États-Unis et l’OTAN face à la Russie est-il inévitable ?
La France est un membre fondateur et un partenaire essentiel de l’OTAN. L’organisation atlantique est le pilier de notre sécurité depuis sa création, ce que même le général de Gaulle n’a jamais remis en cause. En revanche, nous sommes peut-être la seule nation de l’Alliance à refuser l’alignement sur Washington. Allié fiable et loyal, Paris a toujours tenu à sauvegarder son indépendance, quitte à provoquer des grincements de dents. Si la pertinence de l’alliance a pu être mise en doute il y a peu, le président Macron évoquant même sa « mort cérébrale », la menace russe l’a réactivée faute d’alternative. Depuis que les chars russes ont traversé leur frontière occidentale, la défense européenne n’a d’autre choix que de s’intégrer à l’OTAN et de la compléter sous peine d’être combattue vigoureusement de la part de tous les pays qui se sentent menacés, c’est-à-dire à peu près tous ceux qui jouxtent la Russie.
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Il y a une voie étroite pour l’affirmation d’une défense européenne capable de jouer sa partition. C’est le projet porté par la France. Mais les Américains profitent des peurs à court terme de nos partenaires pour renforcer leur protectorat sécuritaire. Ils cherchent, avec un certain succès, à recréer un « bloc occidental » dont ils seraient le centre. Le contexte rend objectivement l’approche française complexe, qui a condamné sans ambiguïté l’agression russe tout en cherchant à maintenir certains canaux de discussion ouverts. C’est d’autant plus inaudible que les Russes se livrent à une escalade intolérable à laquelle la seule réponse possible est désormais la plus grande fermeté. En tout état de cause, la pire des erreurs serait de céder à la logique des blocs, même si la ligne de crête suivie devait se payer au prix d’un certain isolement.
L’expression « village global », dont se gargarisent volontiers les médias, n’est qu’une partie du titre de l’ouvrage de Marshall McLuhan, initialement intitulé Guerre et paix dans le village global. Quelle place trouve la France dans ce « village global » plus en proie à la guerre qu’à la paix ?
Le temps de l’autarcie heureuse est irrémédiablement révolu. La démondialisation partielle imposée par le COVID et la crise énergétique actuelle ne permettront pas de la retrouver. Le XIXe siècle a été celui du réveil des nationalités en Europe. Le XXI étend le phénomène au monde entier. De nouveaux arrivants veulent leur place au soleil et n’hésitent pas à bouleverser l’ordre établi. Si les puissances globales sont encore à ce jour à peu près les mêmes qu’au siècle dernier, la multiplication des acteurs stratégiques régionaux réduit leur influence réelle. Les États-Unis ne font plus ce qu’ils veulent en Amérique latine comme la France n’est plus suzeraine en Afrique de l’Ouest.
« La France n’a probablement jamais été aussi isolée sur la scène internationale depuis les années 1870 »
Raphaël Chauvancy
Dans un contexte instable de déchaînement des luttes de puissance, l’Union européenne, constituée comme un espace post-historique plutôt que comme un catalyseur stratégique au service des nations qui la composent, est totalement désarmée. Le malheur, c’est que la France a mis tous ses œufs dans le panier bruxellois. Elle ne dispose pas de porte de sortie à court ou moyen terme, comme le Royaume-Uni avec le condominium anglo-saxon, et n’a d’autre choix que d’œuvrer à la transformation radicale de l’UE. Et la France n’a probablement jamais été aussi isolée sur la scène internationale depuis les années 1870. Elle n’a plus d‘alliés inconditionnels, AUKUS et les coups de poignards allemands en termes d’industrie de défense et d’énergie ont laissé des traces. Il est possible que Paris arrive à s’imposer comme puissance d’équilibres et reconstitue un système diplomatique alternatif aux logiques de blocs mais l’autre option est celle du protectorat américain. Nous sommes à la croisée des chemins.





