Reportage dans les Alpes : quand Génération Identitaire se substitue à la police des frontières

@benjamindediesbach

Génération Identitaire n’a pas seulement occupé un col alpin le temps d’un week-end. Le groupe a surtout occupé le terrain virtuel des médias et réseaux sociaux. Au point de provoquer un esclandre à l’assemblée nationale.

 

Pour le personnel de l’hôtel, ils étaient censés être là pour tourner un film. Ce vendredi 20 avril, la centaine de militants de Génération Identitaire écoutait le briefing de ses chefs avec attention. L’occasion pour les journalistes d’obtenir des informations sur l’opération en elle-même, jalousement gardée secrète jusqu’alors. L’organisation est militaire : lever 6h30, déjeuner à 7h, décollage à 8h. La colonne de voiture menée par deux pick-up déposera les militants et le matériel au plus proche. Le reste du trajet sera effectué à pied ; les barnums démontés, la banderole de 40m², les piquets, le filet, les affiches, tout sera porté à dos d’hommes. Damien Rieu encourage ses troupes : « Désormais, je ne vois qu’un barrage de police demain pour nous arrêter. On n’en a pas vu de la journée donc ça devrait aller ». Ses paroles sont traduites en anglais toutes les deux-trois phrases, pour les militants venus d’autres pays européens : il y a des Allemands, des Danois, des Autrichiens, etc. Tous recevront leur doudoune bleu roi, véritable uniforme. Au passage, un document leur est fourni de manière à ce qu’ils assimilent les « éléments de langage » officiels.

 

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Le lendemain matin, tout se déroule sans accroc. La colonne de véhicule sort de Serre chevalier, dépasse les forts de Briançon direction le col de l’Echelle. Après quelques dizaines de minutes de route, les voitures se garent. Disciplinée, encadrée par son chef, chaque équipe prend la part de matériel qui lui a été attribuée. Quelques instants avant le départ de la colonne, une voiture de gendarmerie s’arrête. Un gendarme s’adresse à un militant : « attention aux avalanches, soyez prudents ! » ; « Entendu, bonne journée » ! La voiture repart immédiatement devant un porte parole médusé. Les trois quarts d’heure de montée vers le col sont un régal pour les photographes. Doudounes bleues floqué d’un logo créé pour l’occasion, rouleaux de filet orange, sommets enneigés ; les images sont léchées. Arrivés au col, une équipe monte deux barnum ; le reste des militants tend verticalement le filet d’un mètre cinquante de haut et le fixe à des piquets dûment alignés ; une autre équipe pose la gigantesque banderole à flanc de montagne. Le montage dure une demie heure sous l’œil attentif des caméras, drones et appareils photos de la presse et de l’équipe de communication. Après une légère attente, deux hélicoptères arrivent à fond de train et survolent le site pendant un quart d’heure pour prendre des images de haut. Quelques fumigènes sont allumés, quelques slogans criés, puis les hélicoptères s’en vont. Il est 11h.

 

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L’ennui se fait rapidement sentir. Pour nous occuper, nous visitons une bergerie un peu plus loin en direction de la frontière italienne. Dans cette maisonnette en bois, nous découvrons une quantité impressionnante de nourriture, de vêtements d’hiver et de matériel de randonnée. Deux indices prouvent indiscutablement qu’il s’agit d’un relais pour clandestins : la présence d’un drapeau des NO TAV (groupe d’extrême gauche ultra violent italien) et d’un plan indiquant les chemins pour arriver en France depuis l’Italie. Sur le chemin, nous rencontrons un habitant de Briançon. Il est excédé de voir passer plusieurs dizaines de milliers de migrants clandestins pendant toute la belle saison. Son opinion est largement partagée par les habitants qui d’ailleurs se montrent très favorables à cette action : outre les encouragements, deux jeunes se sont spontanément joints aux identitaires. Il nous montre un autre relais comportant également de la nourriture, mais aussi un four à feu. La plus intéressante des informations qu’il nous donne est que le passage n’est pas assuré par des mafieux hors-sol : ce sont des habitants connus de tous qui passent les clandestins en prenant un billet au passage. L’homme se met en colère à leur évocation : « c’est révoltant. Ils profitent de la misère pour se faire de l’argent, et ils donnent des leçons. Mais je vais vous dire ; des clandestins il y en a 8000 rien qu’au village olympique de Turin. C’est pas rien ça ; 8000 ! ». Sa femme acquiesce. Le passage ininterrompu de migrants du printemps à l’automne terrifie l’immense majorité des habitants de la vallée. « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Si on continue ça va être terrible. Déjà à Briançon l’été c’est… [il fait un geste de dépit et de colère] venez voir. Vous verrez ».

 

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La zone étant recouverte de plusieurs mètres de neige, même les habitants du pays ne passent pas les cols. Aucun risque donc de voir un migrant tenter le passage du col de l’échelle. Nous décidons de rentrer à l’hôtel au milieu d’après midi, puisque plus rien ne se passait, à l’exception du départ d’une patrouille. La bataille avait changé de champ et faisait désormais rage sur internet. La communication des identitaires a commencé à 10h. L’AFP a envoyé sa dépêche en fin de matinée. Les médias locaux ont bâtonné la dépêche et sorti leurs papiers au milieu d’après-midi. Mais les réseaux sociaux et en particulier Twitter se sont enflammé dès 11h. Le véritable objectif des identitaires se situait à cet endroit. Le volume de tweets autour de l’action a atteint les 263,9K le 24 avril, jour où le hashtag de l’opération #StopMigrantsAlpes a disparu des tendances après quatre jours de présence. Les seuls documents photo et vidéo à disposition étaient ceux que Génération Identitaire a diffusé sur ses comptes. Des documents léchés, soigneusement travaillés, sur lesquels sont particulièrement mises en avant les jeunes filles qui participent à l’opération. Publiées à côté de photos de militants d’extrême gauche avec la mention « choisis ton camp ! », la comparaison fait évidemment son effet.

 

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Le bruit de l’opération a été considérablement amplifié par le relais de l’extrême gauche à l’assemblée nationale. Et c’est là la meilleure idée des communicants identitaires : profiter des réflexes pavloviens de la gauche vis à vis d’eux pour s’en servir à faire du bruit. De fait, Jean-Luc Mélenchon n’a pas pu s’empêcher une prise de parole spontanée à l’assemblée, invectivant « une milice fasciste équipée d’un hélicoptère », constituée « d’amis de m. Collard ». Lequel a tenu à 22h40 à répondre à sa manière, provoquant un rappel au règlement de la part de Hugues Renson. Le lendemain, un groupe franco-italien d’extrême gauche a rendu service aux identitaires en forçant un barrage de gendarmerie avec une colonne de migrants. Cette action censée répondre à l’opération ne faisait que donner un exemple parfait que la frontière est une passoire. Pour l’heure « l’opération Alpes » est terminée. Les identitaires ont imposé un week-end durant une présence bruyante sur les médias, réseaux sociaux et espace politique. « Avec un peu de bonne volonté on peut fermer une frontière », disait Romain Espino leur porte parole. En tous cas, avec un peu de bonne volonté on peut imposer un débat. La droite militante en dehors des partis maîtrise désormais correctement les méthodes d’agit-prop. Du reste, des membres de Génération Identitaire sont toujours en poste à la frontière italienne, certains ayant même remis des migrants clandestins à la police…

Journaliste

llecomte@lincorrect.org

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