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Richard Millet : apocalypse française

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Publié le

19 mai 2022

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Les éditions de la Nouvelle Librairie rééditent une dizaine d’essais de l’auteur de La Confession négative parus cette dernière décennie et encadrés par une préface et un inédit : une somme détonante, fiévreuse, tragique, d’un écrivain martyr de l’apocalypse française.
RICHARD MILLET

Les textes rassemblés dans Chronique de la guerre civile en France sont plus variés et littéraires que ce titre offensif pourrait le laisser penser. La plupart ont déjà été publiés lors de la précédente décennie par le regretté Pierre-Guillaume de Roux, notamment le célèbre Éloge littéraire d’Anders Breivik, par quoi le scandale était arrivé et qui voua un écrivain admiré et un éditeur vedette (chez Gallimard) aux gémonies médiatiques et à la marginalisation. Le texte sur le tueur norvégien était accompagné d’essais sur la déchéance du sens, du langage et de la littérature, également présents dans ce livre-somme, lequel comporte aussi, consécutive à l’affaire en question, une lettre aux Norvégiens, mais également une lettre aux Libanais, « Le Liban dans l’œil du cyclone » et « Chrétiens jusqu’à la mort », un texte combatif et déchirant sur la persécution des chrétiens d’Orient dont l’abandon par l’Occident constitue pour l’écrivain l’un des signes de sa décadence.

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On trouve encore des textes moins directement polémiques et tout autant somptueux, comme « L’Être-bœuf » et quoi que même la consommation de viande soit devenue aujourd’hui suspecte, ou encore le livret d’opéra Charlotte Salomon, lequel n’en est pas moins précédé d’une lettre à Luc Bondy, qui devait alors monter l’œuvre à Salzbourg mais qui congédia sournoisement l’écrivain dont le bannissement progressait, si bien que tous ces écrits demeurent environnés d’une forme de violence, qu’elle soit sociale ou guerrière, ainsi « Pourquoi la littérature de langue française est nulle », ridiculisant Maylis de Kerangal dans un article au vitriol initialement publié dans La Revue littéraire et qui valut à l’écrivain son éviction définitive des éditions Gallimard.

Témoin et délateurs

Dans sa préface, Richard Millet revient sur l’affaire qui porta son nom et dont résonnent tous les textes de ces années 10, dans un récit poignant qui s’achève par la « liste Otto-Ernaux » des cent-vingt signataires, personnalités ou troisièmes couteaux du milieu littéraire qui, sous l’impulsion d’Annie Ernaux, pétitionnèrent donc en 2012 pour réclamer à Antoine Gallimard la tête de l’un des plus grands écrivains français vivants au prétexte qu’il émettait quelques doutes quant aux bienfaits de l’immigration de masse. Une pétition d’un genre inédit dans l’histoire des pétitions d’écrivains, comme le nota alors Benoît Duteurtre, puisque ne visant pas à défendre, mais à museler l’un des leurs.

Millet décrit son expédition en banlieue parisienne pour y exposer la retraite hors de son histoire de tout l’Occident à travers un panorama de la décomposition française, de la déchéance des êtres comme des styles

Dans le texte qui conclut ce recueil, « Voyage à Créteil », Millet décrit son expédition en banlieue parisienne, convoqué par un organisme de retraite, pour y exposer la retraite hors de son histoire de tout l’Occident à travers un panorama de la décomposition française, de la déchéance des êtres comme des styles : « Écoutez parler les jeunes Français : élocution hachée, brutale, agressive ou morose, sans articulation ni forte assise syntaxique, avec ce ton général de névrosés communiquant plus qu’ils ne conversent, qui ne savent pas très bien qui ils sont, et qui fait d’eux des zombis linguistiques : n’entendez- vous pas là le grand accent de la névrose occidentale et le bruit d’une mort qui dépasse leur propre personne ».

Déchaîner les grandes orgues

La destinée de cet écrivain se fait en elle-même le spectaculaire symptôme d’une inversion généralisée des valeurs. La meute lynche au nom de l’humanisme, les gens de lettres censurent au nom de la littérature, les belles âmes réclament des têtes, les écrivaillons jugent les maîtres, les apôtres du déni s’approprient la chaire. Face à cette persécution : style flamboyant, litanie funèbre, génie des détails, scansion ample, terrible, déployant la langue face au gouffre : la littérature de Richard Millet consiste toujours à déchaîner les grandes orgues au milieu des pygmées. Du moins, la Beauté venge-t-elle de tout. ?


Chronique de la guerre civile en France, 2011–2022 de Richard Millet
La Nouvelle Librairie, 616 p., 28 €

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