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Romain Lucazeau : « La SF permet de montrer les limites de l’esprit humain »

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Publié le

27 septembre 2021

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Avec « La Nuit du Faune », Romain Lucazeau incarne une voix neuve dans l’univers parfois consensuel de la science-fiction française, à rebours des modes et d’une ambition folle. Entretien.
SF

Romain Lucazeau s’est imposé en 2016 comme une nouvelle plume de la SF hexagonale sur laquelle il fallait compter : avec Latium, il signait un impressionnant space opera où se mêlaient influences gréco-latines et sense of wonder typiquement britannique, dans le sillage du regretté Iain M. Banks. Il revient en cette rentrée littéraire là où on ne l’attendait pas, loin du roman-fleuve qui l’a fait connaitre. La Nuit du Faune est à la fois d’une ambition démesurée et d’une simplicité désarmante. Conçu sur les bases d’un poème théogonique, il met en scène une étrange fillette nommée Astrée et un faune avide de connaissance dans un futur lointain où la civilisation terrienne n’est plus qu’un mythe.

Ce qui commence comme un conte pour enfant vire très vite à la fable métaphysique : Astrée emmène le faune dans un voyage supraluminique aux confins du monde connu, afin de le confronter aux mystères de l’espace et de la création même. Méta-civilisations belliqueuses, entités galactiques omnipotentes et autres révélations sur la nature profonde de l’univers sont au menu de cet époustouflant voyage littéraire qui s’impose à la fois comme un hommage à la proto-SF de Cyrano de Bergerac et comme une vibrante déclaration d’amour à la force démiurgique de l’imagination.

Au départ, La Nuit du Faune était un poème en prose. On pense aux récits théogoniques d’Hésiode.

Oui, il y a aussi une influence prégnante des romantiques allemands et de leurs chants de la nature. Je voulais déployer une sorte de description du monde en allant chercher du merveilleux dans les interstices de la science. Une description du monde réenchantée par l’imagination, mais dans les contraintes de la science. Sachant qu’aucun éditeur significatif ne publie plus de poésie en prose, la bascule s’est faite très vite entre la forme poétique et le conte, j’ai voulu aller chercher du côté du conte pour enfant qui glisse progressivement vers le conte philosophique.

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Ici, votre geste poétique rejoint la tentation démiurgique.

Tout à fait. Il s’agit de raconter le monde tel qu’on voudrait qu’il soit, de ré-enchanter les espaces silencieux et infinis de la science. J’ai voulu imaginer comment pourraient s’intriquer nos connaissances scientifiques avec l’existence des dieux et des puissances cosmiques. Il s’agit d’utiliser le matériau scientifique pour faire de la poésie, il s’agit de poétiser le monde, de retrouver la poésie du cosmos derrière l’univers désenchanté des modernes. Il s’agit d’un cheminement existentiel, celui de l’héroïne Astrée, qui dit qu’elle est devenue folle parce qu’il n’y a plus rien à découvrir. Elle repart en voyage pour retrouver l’émerveillement, tout comme je suis reparti en écriture.

Le grand absent du roman, c’est Dieu.

Il est très absent et très présent. Si toutes les civilisations sont mortelles, si tous les individus sont condamnés à disparaître, si le monde n’est qu’un champ clos et un foisonnement inutile, si toutes les créatures les plus « divines » ne sont en réalité que des émanations de l’univers, il y a en creux la question du sens. La Nuit du Faune assimile la quête cosmologique à cette quête de sens. Il y a plein de dieux, et il n’y a pas de Dieu. Ce qui nous interroge sur la finitude de l’individu et la finitude de nos civilisations…

Il y a tout de même un ennemi.

En effet, c’est très « manichéiste », au sens mazdéen ou zoroastrien. Je mets en scène une sorte de grande guerre cosmique, un complot à l’échelle de l’univers. L’envers de l’univers est une lutte de volontés, où deux principes s’opposent. In fine, le développement des civilisations y est tel qu’elles influent sur la structure même de l’univers, ce qui est un peu une extrapolation des hypothèses de Teilhard de Chardin.

Ce qui m’intéresse d’un point de vue littéraire, c’est notamment de représenter les ordres de grandeur et les échelles démesurées, de représenter l’incommensurabilité sur un autre plan

Vous faites une référence à Dante en faisant intervenir des Guelfes et des Gibelins galactiques.

La référence aux Guelfes et aux Gibelins est une manière d’embrasser à ma manière le sujet de la guerre. J’ai voulu d’abord montrer à quel point la frontière entre le jeu et la guerre est ténue, tout en relatant l’absurdité et la réversibilité des positions, en montrant des démocrates deviennent finalement les pires de tous, etc. C’est une manière de mettre en scène cette articulation entre le phénomène de la guerre et la logorrhée idéologique, le langage technocratique qui dévoie la signification des mots à son avantage. C’est donc effectivement une sorte de cercle infernal, d’où l’utilisation d’un imaginaire florentin.

Votre roman peut aussi se voir comme un hommage à l’âge d’or de la SF.

Après ma prépa, j’en avais tellement soupé de la littérature classique que j’ai dévoré tous les grands romans de SF. C’est là que je me suis forgé ce goût pour le sense of wonder propre à des auteurs comme Clarke, Dan Simmons, Alastair Reynolds, Asimov ou Herbert. Ce qui m’intéresse d’un point de vue littéraire, c’est notamment de représenter les ordres de grandeur et les échelles démesurées, de représenter l’incommensurabilité sur un autre plan. La SF est une bonne manière de montrer les limites de l’esprit humain. Si j’ai des personnages qui regardent un amas local de galaxies, comment décrire tout ça ? Comment décrire une étoile à neutron ? Tout cela relève du défi poétique.

La Nuit du Faune est un roman très court, presque épuré.       

J’ai choisi la concision par goût du paradoxe : décrire l’infini avec un récit très condensé. Le but, c’était de piéger le lecteur, de lui faire croire à un conte pour enfant pour ensuite l’amener en quelques pages sur une réflexion sur l’impermanence et la mort des civilisations. Mettre le lecteur dans une situation presque inconfortable avec un effet d’écrasement, provoquer un sentiment de stupéfaction, celui qu’on peut ressentir face au cosmos.

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Vous allez à rebours du roman moderne, c’est un roman totalement dénué d’intrigue ou de psychologie.

Je l’assume complètement. J’ai voulu renouer avec la tradition française du conte philosophique, de Voltaire à Cyrano de Bergerac. Le conte philosophique du XVIIIème siècle, c’est une production centrale du génie français qui est malheureusement un peu oubliée aujourd’hui. C’est une autre façon d’appréhender le texte littéraire, sur le mode des États et Empires de la lune, un texte dénué de psychologie où la seule chose qui fait le récit, c’est le voyage.

Le concept de méta-civilisation est central.

C’est l’idée d’une hiérarchie des civilisations : il y a les biologiques qui sont non pérennes car non-adaptées à la survie dans l’espace, et qui forment un immense cimetière de civilisations. Ensuite, il y a un degré supplémentaire où finalement ces civilisations, qui sont le dernier produit d’un cycle biologique du carbone, génèrent un autre cycle issu du silicium ; des civilisations technologiques où la base biologique n’importe pas et où donc des êtres aux origines très différentes peuvent fusionner – d’où le concept de méta-civilisation. J’essaye ensuite d’imaginer des cycles encore plus hypothétiques bâtis sur des matériaux plus exotiques.

Peut-on encore écrire de la SF après La Nuit du Faune ?

Mon défi désormais serait de réaliser le même effet de sense of wonder en me privant de la béquille de l’espace. Je pense arriver à créer un sentiment et une expérience esthétique de la sidération devant la grandeur, j’aimerais maintenant la recréer avec d’autres objets peut-être historiques ou sociologiques. Susciter l’ébahissement devant un phénomène qui force à penser au-delà de ses habitudes. La question de la profondeur du temps, notamment, pourrait me séduire dans cette optique. J’aimerais prendre encore le lecteur à rebrousse-poil. La science-fiction doit être une littérature difficile, expérimentale, et faire constamment appel à son intelligence.

La Nuit du Faune de Romain Lucazeau Albin Michel, 256 p., 17€90

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