Avez-vous été surpris par les déclarations de Noël Le Graët ?
Cela fait des années qu’il tient des déclarations hors-sol, lunaires. Il faut rappeler le simple « coup de pinceau » nécessaire pour masquer les taudis de travailleurs au Qatar qu’il avait évoqué, ou ses propos surréalistes sur l’émission d’Élise Lucet, selon lesquels Jean-Pierre Bernes, un agent de joueur avec un casier judiciaire, était en mesure d’exercer son métier, ce qui entre en pleine contradiction avec les statuts de la FFF. Ce n’est donc pas la première déclaration surprenante qu’il prononce, et dans le privé c’est encore pire. Les gens sont choqués car il touche à la figure de Zidane, mais il a été odieux, depuis des années, avec tout le monde.
Par exemple ?
C’est assez léger ce qu’il a dit là, par rapport à ce dont il est capable. Mais ce n’est pas le seul ! Dans les réunions du Comité Exécutif, le Directeur juridique avait crié à Laura Georges : « Toi, ta gueule ! » Dans cette fédération, il n’existe aucun respect pour l’être humain. À une époque, le grand truc de Noël Le Graët était de se vanter devant les journalistes d’appeler directement François Hollande et de court-circuiter son ministre de tutelle, pour montrer qu’il avait l’oreille des puissants.
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L’affaire Le Graët arrive dans un contexte de révélation des dysfonctionnements de la FFF ? Est-il un bouc-émissaire ?
Aujourd’hui, la Fédération Française de Football a l’image désastreuse qu’elle mérite en tous points. Et encore, elle mériterait pire. En touchant à Zidane, une icône pour des millions de gens, il se retrouve seul contre tous. C’est assez rare de voir des politiciens, des joueurs, des anciens joueurs et l’ensemble médiatico-populaire s’offusquer d’une même voix. Mais ils sont beaucoup plus silencieux sur d’autres scandales comme les prestations sexuelles tarifées pour mineurs dans le monde de l’arbitrage couvertes par la Fédération (1).
Quelle est la responsabilité personnelle de Noel Le Graët dans ces scandales ?
Il n’est pas le seul responsable. Ces potentiels scandales existaient longtemps avant lui, depuis les années 80. C’est un système. Noël Le Graët est une partie du système, une partie importante car il fait peur à beaucoup de monde par ses connections politiques. En fait, en dernier lieu, les responsabilités sont politiques : François Hollande a une grande responsabilité, Jean-Yves le Drian a une grande responsabilité, Pierre Moscovici également. Ces hommes censés œuvrer pour le bien public ont couvert des hommes et une structures profondément défaillants.
« Jean-Yves le Drian a, excusez-moi du terme, ‘sauvé plusieurs fois le cul de Le Graët’. C’était vraiment son meilleur copain »
Romain Molina
C’est-à-dire ? Quelle est la responsabilité exacte de ces hommes politiques ?
Quand vous vous vantez d’avoir un lien direct avec le président de la République, le gens prennent peur. Jean-Yves le Drian a, excusez-moi du terme, « sauvé plusieurs fois le cul de Le Graët ». C’était vraiment son meilleur copain.
La Fédération, c’est un système complètement mafieux, et cela jusqu’au district ; un système où si vous haussez la tête, on vous la coupe. Le meilleur exemple est celui de l’affaire Vautrot, dans l’arbitrage. Michel Vautrot, à l’époque l’un des grands arbitres français, s’était mis à dénoncer certaines choses, et certains membres de la fédération l’ont flingué. C’était avant Le Graët, en 2004/2005.
On retrouve le même système dans le rugby avec l’affaire Bernard Laporte, avec Gachassin dans le tennis… On se rend compte que le monde du sport est un monde criminel, qui devrait être considéré comme celui du trafic de drogues, d’être humains ou d’armes. Il reprend les mêmes codes. VMathieu Grégoire (journaliste à L’Équipe), qui avait écrit le livre Les Parrains du foot, y explique, avec ses coauteurs, qu’il y a plus d’omerta dans le football que dans la voyoucratie. Je peux le confirmer : j’ai eu plus de facilités à remonter les financements d’Al-Qaïda au Yémen qu’à savoir où va l’argent dans le monde du foot. Tous les organes de la FIFA, dont la FFF, se comportent comme des États dans l’État. La FIFA menace régulièrement de de suspendre les pays dont les gouvernements surveillent de trop près à leur goût les affaires des fédérations. Ils utilisent cette menace pour terroriser tous les pays, surtout en Asie et en Afrique. On a donc créé un monstre, alimenté par les milliards des personnes qui regardent ce sport. Je suis curieux de savoir ce que la Cour des comptes trouverait si elle menait une enquête sur la FFF.
« La Fédération gabonaise, c’est trente ans d’abus sexuels couverts, avec la bénédiction de la FIFA. En RDC, en Mongolie, à la Barbade, en Colombie, au Costa Rica, au Salvador, en Sierra Leone, et j’en passe, on retrouve ce genre d’horreurs »
Romain Molina
Pensez-vous que, dans à ce système général orchestré par la FIFA, la FFF est pire que les autres ?
Je ne sais pas si le terme pire peut être employé. Quand on regarde Haïti où la Fédération a fait avorter des gamines de 15 ans enceintes de 4 mois, où on a offert des employées, des joueuses et des arbitres comme cadeau sexuel à des officiels de la FIFA (2), où ils sont engagés dans du trafic d’être humain lié à un cartel de drogue et d’armes qui s’appelle « La Familia », affaire qui a entraîné la poursuite de Gregory Chevry, un des hauts-dirigeants de la fédération du pays par la DEA, ce qui l’empêche de mettre le pied sur le territoire américain, on se dit qu’il faut peut-être relativiser.
La Fédération gabonaise, c’est trente ans d’abus sexuels couverts, avec la bénédiction de la FIFA. En RDC, en Mongolie, à la Barbade, en Colombie, au Costa Rica, au Salvador, en Sierra Leone, et j’en passe, on retrouve ce genre d’horreurs. La FFF est un exemple parmi d’autres. Je ne vais pas m’amuser à comparer, ce sont des pays, des situations différentes. Pour la France, on peut toutefois se demander pourquoi l’État vient toujours sauver les fesses de la fédération.
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Pourquoi Noël Le Graët a-t-il finalement été écarté ?
On a réagi sous le coup de l’émotion, mais ces propos ne sont en aucun cas motif d’éviction. Il y a eu une volonté de se débarrasser de Le Graët, parce qu’Emmanuel Macron n’en veut plus. Florence Hardouin, la directrice générale, était aussi dans la fournée. Mais si on ose dire que ça règlera quoi que ce soit, on prend les Français pour des imbéciles. Tout ça est une honte. Moi, le ministère de la Justice ne me répond même pas. On a quand même un haut responsable de la Fédération, Daniel Galleti, qui a proposé mille euros à des jeunes pour les « vider. » Et personne ne le dénonce. Il a simplement été éjecté de la Ligue de Paris, mais sans motif ! Il fallait coucher avec lui pour monter dans l’arbitrage français. La fédération n’a jamais prévenu les autorités… Et il est loin d’être le seul à avoir proposé ce genre de marché. De qui se moque-t-on ?
Pour vous, il n’y aura pas d’issue à court ou moyen terme ?
En fait, le problème c’est qu’on nous dit aujourd’hui que Le Graët est le pire type du monde, et que c’est bien commode pour tous les autres qui se planquent. J’ai peur qu’on ait sacrifié le soldat Le Graët pour faire croire qu’on a nettoyé la Fédération, alors que d’autres feront exactement la même chose. C’est un système qu’il faut changer, pas des personnes.
(1) Selon les informations du média norvégien Josimar Football, le patron des arbitres de la région Paris-Ile de France aurait été licencié pour chantage sexuel et harcèlement sexuel sur des arbitres mineurs.
(2) Toujours selon les informations du média norvégien Josimar Football, pendant deux décennies, des joueurs, des arbitres et des employés de la fédération haïtienne de football auraient été contraints d’avoir des relations sexuelles avec des officiels de football en visite, dont l’ancien président Sepp Blatter.





