On ne lit plus Charles Maurras, mais on lit Georges Bernanos. 75 ans après sa mort, comment expliquer ce retour en force de l’auteur du Chemin de la Croix des âmes ? Pourquoi séduit-il une partie significative de la jeunesse intellectuelle ?
Il y a la puissance de ses visions, la souveraineté de son allure, le style en poinçon de son combat, la variété de son inspiration : romans, essais, nouvelles, articles, conférences, portraits de saint (Jeanne d’Arc et Dominique de Guzmán) et pour finir un dialogue pour le cinéma devenu une pièce de théâtre et un livret d’opéra… En trois décennies d’écriture (1919-1948), voilà une bibliographie bien remplie. Les exégètes se régaleront également de textes rédigés avant la Première Guerre mondiale et de 1 500 lettres publiées en trois volumes, une correspondance trop souvent négligée. Selon une habitude en usage dans la collection, les éditeurs de la Bibliothèque de la Pléiade ont séparé son œuvre romanesque et ses essais et écrits de combat.
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Une longue fréquentation des livres de Bernanos depuis mes années lycéennes me laisse aujourd’hui penser qu’il est regrettable de distinguer ainsi son œuvre non-fictionnelle en lui appliquant les catégories historiques de la littérature pamphlétaire et engagée. C’est négliger les longues prosopopées qui la rythment. Dans ses essais, l’écrivain adore faire parler la France, la Justice, la Technique et il le fait toujours en romancier. Dans Vivre et mourir avec Georges Bernanos, j’ai essayé d’interpréter sa vocation à l’aune de la klesis (l’appel), par là de rapprocher son engagement de l’apostolat paulinien. Cela nous permet sans doute de comprendre ce que l’auteur de L’Imposture entend par la Technique. Pierre Boutang disait que le Christ était l’autre de la marchandise. Eh bien, il me semble que pour Georges Bernanos, la Technique, c’est l’autre de l’appel logé au creux de l’appel.
Quel est le point commun entre le Bernanos du Cercle Proudhon et celui de La France contre les Robots ?
Dans Scandale de la vérité, le romancier répète sans cesse qu’il n’a pas changé. Croyons-le. Au sein du Comité de la France Libre du Brésil, où il a fréquenté des gens issus de tous les milieux sociaux et de toutes les origines confessionnelles, y compris de jeunes juifs amis de son fils Michel dont la détermination l’a frappé, Georges Bernanos a cependant compris l’existence d’une mystique républicaine, il l’a comprise et l’a aimée, persuadé que la République une et indivisible, « notre royaume de France » comme disait Péguy, pouvait elle aussi être digne de foi. Dès 1939, il a trouvé pour le dire une formule splendide : « L’homme de l’Ancien Régime avait la conscience catholique, le cœur et le cerveau monarchistes, et le tempérament républicain ».
« C’est parce qu’il a follement aimé la vie qu’il a voulu pleinement vivre sa mort, qu’il ne s’est pas défilé, jetant ce cri fameux sur son lit d’agonie : « À nous deux, maintenant ! » »
Sébastien Lapaque
Comment expliquer l’évolution de Pierre Boutang à l’égard de Bernanos ?
Sur cette question, il faudrait que je vous réponde dans le cadre d’un long exposé. Dans un très beau chapitre de son Maurras, la destinée et l’oeuvre intitulé « Dans le regard de Péguy », Pierre Boutang évoque lui-même son évolution à l’égard de l’auteur de Notre Jeunesse. Il explique même que s’il a quitté la métropole en 1941, persuadé que la Révolution nationale ne mènerait nulle part, c’est après s’être souvenu des avertissements du père des Cahiers de la Quinzaine : « Si j’ai désobéi, en silence et avec humilité, à un télégramme de Maurras en septembre 1941 : “N’allez pas à Casablanca”, c’est “la faute à Péguy”, à quelques pages de Notre jeunesse, remémorées non en opposition, mais en accord, plus profond ou secret, avec ce que celui-là nous avait appris ». Avec Bernanos, soupçonné d’un véritable meurtre du Père, la position du « logocrate » Boutang était plus compliquée. Dans l’instant, je ne veux retenir que ce passage de son roman Le Purgatoire : « Sur ce point de vie et de mort, sur l’essentielle tragédie de l’argent et de l’usure, les chrétiens sont massivement allés coucher avec Mammon ; se sont bouchés les oreilles sur l’enseignement très clair de leurs docteurs et de leurs saints. Quelques cris isolés, aussitôt recouverts, Bloy, Bernanos, Simone Weil… »
« Mourir avec Bernanos », dites-vous : qu’est-ce que cela implique ?
Avant « mourir », il y a quand même « vivre » Georges Bernanos n’a jamais oublié le terrible avertissement du Deutéronome : « Vois ! Je mets aujourd’hui devant toi ou bien la vie et le bonheur, ou bien la mort et le malheur […] Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance ». Il a aimé les matins clairs et les soirs dorés, la rencontre et tous les printemps de la vie. Vous connaissez sans doute la phrase gravée sur sa tombe du petit cimetière de campagne de Pellevoisin, dans l’Indre : « Quand je serai mort, dites au doux royaume de la terre que je l’aimais plus que je n’ai jamais osé dire ». C’est parce qu’il a follement aimé la vie qu’il a voulu pleinement vivre sa mort, qu’il ne s’est pas défilé, jetant ce cri fameux sur son lit d’agonie : « À nous deux, maintenant ! »
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Est-il un prophète de notre défaite, ou un stimulant pour ressusciter ?
Dans le cadre d’un discours prononcé au Palais des Sports, à Paris, le 15 décembre 1965, entre les deux tours d’une élection présidentielle au cours de laquelle le général de Gaulle a affronté François Mitterrand, « le candidat unique de quatre gauches, dont l’extrême droite », André Malraux, plus farfelu et mirobolant que jamais, a prêté cette phrase à Georges Bernanos : « Ne vous tourmentez donc pas… La France a inventé Jeanne d’Arc, elle a inventé Saint-Just, elle a inventé Clemenceau, elle n’a pas fini d’en inventer ! C’est son affaire ! » C’est complètement bidon, mais c’est bien tourné, même si Bernanos, qui n’avait pas beaucoup de tendresse pour Clemenceau, devait être très circonspect sur Saint-Just. N’importe ! Ne vous tourmentez donc pas pour la France, comme dirait Malraux-Bernanos. Elle va bien trouver le moyen d’en finir avec le clouage au pilori des mauvais Français pour renouer avec la générosité de la proposition politique.
Son capitaine
Sébastien Lapaque a entamé il y a quelque temps déjà – même si nous avons l’impression que c’était hier encore que nous l’écoutions conférer au café de la Mairie, à S. Sulpice, dans la salle du haut, entouré de quelques brillants sujets – son travail de diffusion de l’œuvre de Bernanos, rare cas d’ailleurs où labourer l’œuvre c’est toucher entièrement l’auteur : tâche plus qu’utile, même si l’homme de droite de base croit toujours-déjà connaître l’auteur des Grands cimetières. Il n’en sait, nous n’en saurons jamais assez sur cette trajectoire si droite à travers un demi-siècle qui en paraît cent : des Camelots du roi d’avant-guerre au dernier refuge de Tunisie, passant par les tranchées, Maurras et non-Maurras, Majorque et le Brésil, le petit enfant des lueurs pâles des matins d’Artois aura tenu, souvent seul, l’honneur au bout de la plume, et la France dans les tréfonds de la gorge ; aura su lire, comme son abbé Donissan, la vérité des âmes, plus profond qu’elles-mêmes se connaissaient ; aura, à chaque détour d’un livre, qu’il soit roman ou essais, conférences ou admonestation, sut écrire pour les petits enfants qui viendraient, les jeunes Français qui un jour le liraient et, pantois, puiseraient leur comble d’espérance dans son cœur désespérément halluciné. C’est tout cela, juste cela, que Lapaque ressuscite ici, rend vivant : comme le voulait son maître. Jacques de Guillebon

L’Escargot, 196 p., 18 €





