SLAYER : L’ADIEU AUX ARMES

@Alex Solca

Le 30 novembre 2019, à Los Angeles, Slayer joue Angel of Death pour la dernière fois. Le concert s’achève devant un public manifestement ému et reconnaissant. Devant la batterie, on prend quelques photos suivies de brèves accolades. Le guitariste Kerry King abandonne au sol la chaîne de métal qu’il porte depuis des années à sa ceinture. Le chanteur Tom Araya reste un long moment à parcourir la scène, comme s’il découvrait le paysage pour la première fois, ponctuant sa déambulation de haltes pour observer le public, tentant de capter chaque regard. Lorsqu’il revient au micro, c’est pour lancer sobrement : Merci d’avoir partagé ce temps avec nous. Le temps est précieux. Vous allez me manquer. Et le plus important, merci d’avoir été une partie de ma vie. Un geste presque enfantin pour saluer – Slayer c’est fini. À découvrir les visages aux yeux rougis sur les différentes captations réalisées ce soir-là et à lire les commentaires, l’émotion est palpable. Comment ce grand méchant loup de la musique occidentale aura fini par faire pleurer les foules ?

 

 

C’est dans la même ville, au début des années 1980, que les guitaristes Jeff Hanneman et Kerry King, rejoints par le batteur Dave Lombardo et le bassiste chanteur Tom Araya forment Slayer. Le jeune groupe se fait la main sur les reprises des grands frères de la New Wave of British Heavy Metal – Iron Maiden et Judas Priest en tête. Immédiatement, les Américains se distinguent par une approche plus noire et frontale. Show no mercy, leur premier album, va poser les bases de cette tendance dès 1983. Si l’influence des aînés est présente, le mode d’exécution est beaucoup plus radical. La voix d’Araya tend à chercher la saturation plutôt que la prouesse lyrique, tandis que le batteur privilégie les rythmes rapides, la double grosse caisse et les breaks agressifs. Les solos des guitaristes évoquent déjà cette sauvagerie et cette expression torturée qui seront leur marque de fabrique, ne s’aventurant dans la mélodie que pour exhausser l’atmosphère inquiétante et laisser entrevoir des perspectives plus sombres encore. Il faut aussi préciser que les musiciens évoluent vite techniquement ; une technique au service d’une œuvre sans concession. Car Slayer a tenu à rester sur sa ligne, d’un bout à l’autre, entre haine et effroi, pendant presque 40 ans, au-delà de la pose et des modes.

 

Voir Slayer et mourir

 

Dès le début, la thématique est à l’occultisme. À l’époque, le Diable fait, pour ainsi dire, encore peur. Les textes vont finir par se focaliser sur les œuvres de ce dernier : camps de la mort, tueurs en série, carnages, traumatismes et perversions en tous genres. Dans un style clinique, Slayer détaille le mal sous toutes ses formes, nous renvoie l’humanité souillée et les excroissances malades du monde moderne en pleine face, à travers ses pulsions les plus basses et ses contours les plus obscurs. Mais, pour reprendre Bernanos, contrairement au Diable, Slayer, c’est l’ami qui reste jusqu’au bout. Un ami avec la rage au ventre, certes, mais qui aura sans aucun doute permis à plusieurs générations d’occidentaux de la canaliser, cette rage, et d’en faire – peut-être – en l’esthétisant et en l’aiguillant, autre chose que le vecteur d’une dérive délétère.

C’est ainsi que le groupe fut accusé de soutenir à peu près toutes les horreurs évoquées – satanisme et nazisme en première ligne. Un peu comme si l’on reprochait aux cathédrales de promouvoir le démon à cause des représentations monstrueuses qu’elles renferment. Le chanteur, ouvertement catholique, s’amusera plus tard de ces accusations et expliquera que les textes n’auront jamais interféré avec sa foi.

Mais, pour reprendre Bernanos, contrairement au Diable, Slayer, c’est l’ami qui reste jusqu’au bout.

Si la mission première de Slayer a été de casser la gueule au glam prédominant et à ses manifestations formatées à visée commerciale, elle allait donc bientôt prendre un tour plus noble encore.

Car, dans cette déflagration de violence millimétrée, l’effet cathartique est salutaire – Slayer hait pour nous. Le groupe est pour beaucoup un exutoire, particulièrement en live. Se retrouver dans la fosse pendant l’un de leurs concerts au milieu des années 1990 avait quelque chose de la near death experience ; épicentre d’une colère en roue libre. Que ce soit sur scène ou dans la salle, dans un concert de Slayer tout le monde donne du sien, quitte à finir aux urgences. Le chanteur lui-même devra se faire opérer des cervicales à trop forcer sur celles-ci.

 

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Mécanique de la rupture

 

Évidemment, au début des années 1980, Slayer n’a pas été le seul groupe à monter d’un cran dans la brutalité, mais le cercle des compositeurs-interprètes capables d’effleurer une telle puissance émotionnelle était restreint. Si le thrash-metal, nourri à Venom et Motörhead et influencé par le punk, a conquis bon nombre de jeunes formations, c’est surtout une certaine platitude qui a dominé cette scène. Le thrash est un style bâtard, à la croisée des chemins, voué à grandir ou à se perdre.

Le thrash est un style bâtard, à la croisée des chemins, voué à grandir ou à se perdre.

Dans le meilleur des cas, il se fond dans le black-metal. Sinon, c’est la ruée vers le crossover, l’industriel ou la bouillie sociale dite consciente. Metallica ayant déserté le terrain dès leur fatigant Black Album (1991) et Sepultura s’étant fragmenté dans ces eaux-là, Slayer est demeuré, de fait, l’unique représentant vivant de ce style. Les autres, tous bons musiciens qu’ils furent – Megadeth compris – resteront, en comparaison, à jamais artistiquement anecdotiques, divertissants, mais incapables de véritables transports.

 

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Il faut dire que lorsque Reign in Blood sort, en 1986, Slayer marque une rupture définitive. Personne n’avait jamais conçu un album à la fois aussi violent, charnel et maîtrisé jusqu’ici, illustrant au plus haut degré l’alchimie opérant entre ces quatre individualités, soit la conjugaison de talents singuliers au service d’une cause détachée de considérations commerciales. Les dix morceaux sont si rapides que l’album fait moins de trente minutes. En ces temps, il paraît évident qu’aucun des membres n’envisageait de devenir une vedette en proposant des compositions si extrêmes. Ils voulaient simplement être les pires et exceller dans cette sphère résolument underground, larguant tous leurs concurrents sur le terrain. Il est d’ailleurs fascinant de constater qu’en dépit de la popularisation du genre et de la surenchère dans cette veine, cet album reste, 35 ans après, toujours aussi agressif et d’une noirceur inégalée.

 

Machine de guerre

 

C’est ainsi que le groupe a gardé le cap, sans pause, jusqu’en 2013 et la mort prématurée de Jeff Hanneman, à l’origine des morceaux les plus emblématiques. Un album final fut réalisé afin d’honorer les compositions en cours et, en 2018, Slayer annonce, sans grande surprise, sa dernière tournée mondiale. Comme d’autres, le groupe aurait pu continuer des années sur ses acquis et poursuivre des concerts thématiques avec des musiciens de session, mais Slayer a, en quelque sorte, choisi de mourir de son vivant. Le groupe n’a jamais été très amusé ni très amusant de toute façon. Ses créateurs étaient là pour autre chose : provoquer la rupture et tenir cette machine de guerre capable de faire face au scandale du réel. En avaient-ils pleinement conscience ? En tout cas, les remerciements qui fusent çà et là ne sont pas de ceux que l’on lance après un bon spectacle, mais donnent la mesure d’une véritable gratitude à l’endroit d’un phénomène plus grand.

 

Alain Leroy

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aleroy@lincorrect.org

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