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Alfred Fouillée, contemporain de Péguy, est l’objet d’une curieuse méconnaissance. Penseur difficilement classable, philosophe des « idées forces » qui commence timidement à être redécouvert, il consacra les dix dernières années de sa vie à une réflexion à la fois inquiète et passionnée sur l’avenir de la France.
On sait à quel point durant cette période, qui va de 1890 à 1914, les interrogations sur la République furent fortes, soit pour la contester dans ses fondements même, à la manière du nationalisme barrésien, soit pour prétendre accomplir sa promesse, à la manière du socialisme jauressien. Dans les deux cas, c’était le fondement national de la République qui posait un problème : on lui reprochait de trahir la nation ou on lui reprochait au contraire de ne pas dépasser le cadre de celle-ci. Rares furent ceux qui tentèrent de sortir de cette opposition entre nationalisme et républicanisme socialisant. Péguy reste le plus connu d’entre eux, qui tenta la synthèse en poète et philosophe. Est-ce justement parce que la réflexion de Fouillée tranche tout autant que celle de Péguy avec le catéchisme républicain laïque de ses contemporains, tout comme avec la fuite en avant proposée par les socialistes, qu’il continue d’être si injustement méconnu ?
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En plusieurs livres tous parus entre 1890 et 1911, et qui constituent comme une forme de testament politique, Fouillée s’inquiète des fondations sur lesquelles s’appuyer pour refaire la France, qu’une démocratie mal comprise commence de décomposer. On citera Psychologie du peuple français et Esquisse psychologique des peuples européens parus en 1898 et 1903, livres dans lesquels Fouillée décrit le caractère du peuple français, sa forme de sociabilité et de mœurs, avec une finesse et une profondeur qui nous sortent de la pauvreté des slogans identitaires actuels. Suivront coup sur coup La Démocratie politique et sociale en France et La France au point de vue moral, ouvrages dans lesquels il articule une réflexion sur l’évolution des mœurs avec une réflexion sur les institutions. Relire ces textes aujourd’hui constitue une étonnante expérience : on prend conscience d’archives essentielles qui ont été recouvertes par l’épaisse couche de poussière de cinquante années d’idéologie sociale-démocrate. Il faut finir de nettoyer les débris de la décomposition du marxisme pour accéder à cette pensée politique rafraîchissante, qui mesure aussi bien les impasses de la démocratie libérale et individualiste, que celles de la fausse alternative socialiste et collectiviste. Fouillée ne cultive aucune nostalgie révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, et assume dans la lignée d’un Tocqueville l’évolution historique et politique qui a fait de la France une démocratie. Cependant, il anticipe les apories libérales d’une démocratie des individus, d’une démocratie sans démos. Il ne perd jamais de vue que la démocratie suppose le soubassement d’un peuple uni par un caractère national, d’où l’importance de ses considérations sur la psycho-sociologie des peuples. Il est particulièrement attentif à l’impensé de la théorie contractualiste de la démocratie. L’« acte par lequel un peuple est un peuple », pour parler comme Rousseau, n’est pas le seul contrat social, il est un « quasi-contrat » (l’expression est de lui) qui correspond à l’unité sociale et organique des mœurs.
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La « sociologie » de Fouillée en écho à celle de Tarde est une réaction « holiste » à la conception individualiste et atomistique de la société issue des théories du contrat et de la démocratie libérale. D’un autre côté, il ne s’agit pas de penser le lien social à la manière socialiste et collectiviste, en l’hypostasiant comme Durkheim en tant que « mentalité collective » planant au-dessus des individus et déterminant ceux-ci. La société n’est pas au-dessus des individus, elle est la relation des individus entre eux par le biais de l’imitation. L’apport de Fouillée ne se limite pas à la philosophie sociale et réside aussi en des réflexions politiques et pragmatiques concrètes, susceptibles de renouveler les institutions et d’inspirer les élites qui les servent. S’il faut d’abord jeter un regard sur le peuple et sur la forme nationale des mœurs, c’est pour ensuite lui donner les institutions qui lui conviennent. On notera aussi ses aperçus sur la nécessité d’un pouvoir présidentiel et exécutif fort, plus généralement sa réflexion sur le rôle des élites en démocratie et sa critique de la confusion entre démocratie et égalitarisme. On soulignera aussi ses réflexions sur le gouvernement de l’opinion et des mœurs, qui ne doivent pas être abandonnés à une simple anarchie libérale. On remarquera enfin l’actualité de ses analyses concernant la finalité nationale de l’éducation et sa critique des prétentions encyclopédiques de celle-ci. Pour ceux qui méditent aujourd’hui sur la nécessité de refaire la France, ou plus modestement de s’opposer à ce qu’elle se défasse complètement, la lecture de Fouillée sera une aventure revigorante. Ils découvriront la possibilité d’un « nationalisme républicain » qui n’est ni laïcard, ni fétichiste du suffrage universel, ni ignorant de l’héritage de la religion et des mœurs, mais qui procède d’une pensée authentiquement démocrate et nationale.
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