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TERREUR À KABOUL : « DAECH JOUIT DE COMPLICITÉS DANS LA CAPITALE » selon Gilles-Emmanuel Jacquet

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Gilles-Emmanuel Jacquet, chargé de cours en relations internationales dans plusieurs universités privées (Genève, Afghanistan, Algérie, Niger) est également reporter pour Pax Press Agency et analyste pour Strapol. Son Histoire du conflit moldo-transinistrien est parue en 2017 chez Connaissances et Savoirs.

 

Revendiqué par l’État islamique, l’attaque kamikaze du 21 mars a déjà causé la mort de 32 personnes, essentiellement des adolescents chiites réunis pour fêter le Nouvel an perse (Nowruz) devant l’université de Kaboul. C’est un quartier que vous avez fréquenté.

 

J’ai habité à Kaboul en 2012 pendant 6 mois en tant que professeur, puis un mois en 2013. C’est durant cette période que j’ai noué des relations avec d’anciens traducteurs afghans, peu soutenus depuis le retrait partiel des Occidentaux… De manière générale, la situation était moins dramatique qu’aujourd’hui, ce qui ne signifie pas qu’elle était bonne : Kaboul intra-muros subissait en moyenne une attaque par mois. Un peu plus.

Même le Nord, réputé plus calme, faisait l’objet d’attaques de type kamikaze contre la coalition. Le printemps 2012 a été particulièrement dur, avec une attaque massive contre le Parlement, l’ambassade russe, l’ambassade du Japon, et plusieurs objectifs symbolisant la présence étrangère. En tout 18 heures de combat dans le quartier de l’ancien palais royal, avec une intervention des hélicoptères Apache en pleine ville pour débloquer la situation.

Ces dernières années, la fréquence a atteint une attaque par semaine, alors qu’en théorie, la ville est ceinturée par la « ring of steel », avec un système de protection en cercles concentriques. Plus on pénètre dans la ville, plus la sécurité augmente, mais la ceinture est imparfaite…

 

Comment expliquer cette recrudescence de la violence ? Pour le moment, les insurgés ne semblent pas en capacité d’assumer de grandes offensives.

 

 Il y a bien sûr la corruption, mais aussi la sympathie pour les Talibans au sein des forces de sécurité. Même dans la zone centrale, la zone verte, il y a eu des attaques. L’aéroport, qui ne se trouve pas au centre du dispositif, n’est d’ailleurs pas vraiment sanctuarisé.

 

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Il y a d’abord une perméabilité tribale. La base du mouvement taliban est surtout pachtoune. Le risque est encore plus grand lorsque le policier vient du Sud et de l’Est, à l’identité forte. Il y a clairement eu une augmentation des actes de félonie ces dernières années, des checkpoints aux casernes, avec des soldats se retournant contre leurs camarades. Les Talibans ont pu diffuser une vidéo virale, mettant en scène un soldat ayant fait défection, mais cela demande souvent un long travail de sape… Il faut chercher l’explication dans la lassitude et la défiance à l’égard du gouvernement et des forces de la coalition.

Il y a une perméabilité tribale 

Malgré la politique de désengagement mise en avant par Obama, il y a encore plusieurs milliers de soldats sur place. Trump a finalement opéré un certain retour en arrière. La recrudescence des attaques n’est pas seulement le signe d’un renforcement des Talibans ou de Daech, mais d’un rejet de la coalition.

 

Concrètement, il ne semble pas y avoir d’unité chez les insurgés…

 

Selon les estimations, très variables, le territoire serait contrôlé à 40 ou 60 % par les Talibans ou l’État islamique, dans un pays extrêmement fragmenté, où la situation est mouvante. Il y a bien eu un effet d’appel Daech, mais les Talibans sont eux-mêmes divisés suivant des lignes de fracture fortes. Il y a bien sûr la distinction entre Afghans et Pakistanais, mais la logique joue aussi au niveau régional. On peut ensuite distinguer une fracture stratégique, entre ceux qui acceptent ou critiquent l’accueil des combattants étrangers, arabes en particulier.

 

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Il y a aussi un bureau de représentation talibane à Doha où se déroulent des négociations non-officielles, mais l’État afghan craint avant tout le départ des forces de la coalition, et la pénétration des institutions par des religieux ultras.

Sur place il y a une méfiance à l’égard de l’État islamique, qui vampirise les Talibans, et peut être perçu comme un facteur de déstabilisation, éventuellement manipulé de l’étranger. L’idée que l’État islamique aurait pu être utilisé par les Américains est parfois présente dans les esprits, et les accrochages et règlements de compte entre groupes islamistes n’ont pas été rares… On trouverait facilement des exemples d’assassinats croisés de commandants.

Le gouvernement de Kaboul semble pourtant lui-même en difficulté. Comment qualifieriez-vous sa marge de manœuvre ?

 

Le gouvernement a intégré « d’anciens » extrémistes, comme Gulbuddin Hekmatyar, qui donne une caution plus islamiste à l’État actuel. Mais son passé pose un problème politique, puisqu’il y a de nombreux autres chefs de guerre au sein des institutions, divisés par des griefs remontant parfois à 30 ans et à l’occupation soviétique. D’où des blocages récurrents du gouvernement.

 

Le gouvernement a intégré d’anciens extrémistes 

 

On appelait Hamid Karzai il y a quelques années le « maire de Kaboul », les provinces étant aux mains de gouverneurs dont les intérêts sont généralement divergents. On retrouve le problème du passé des chefs de guerre : certains ont pu être alliés ou ennemis des soviétiques, moudjahidines ou talibans, etc.

C’est un problème qu‘il faut saisir dans la longue durée, puisque Kaboul a toujours eu des difficultés à faire respecter son autorité sur le reste des territoires. Le pouvoir a toujours été mal considéré par les élites des autres régions, et a globalement toujours été détenu par un pachtoune, à l’exception d’épisodes très courts. Le tribalisme est le principe facteur de dysfonction du système politique.

Dans l’esprit des seigneurs de guerre, il faut pourtant prendre Kaboul pour prendre le pouvoir symbolique, même si le pouvoir de la capital a toujours été très formel. Ismail Khan par exemple, chef de guerre en conflit avec le gouvernement central tout au long de la décennie 2000, joue un rôle régional majeur. Même lorsque la ville n’était plus qu’un champ de ruines, on se battait encore pour son contrôle.

 

La situation de Kaboul semble paradoxale. La présence de la coalition n’empêche apparemment pas la connotation islamique, voire islamiste du régime…

 

Le régime juridique post-2001 a des sources diverses, à la fois l’État libéral occidental et la Charia. Ce caractère composite se retrouve au cours de l’histoire afghane, et des monarques ont pu s’inspirer de principes étrangers, comme ceux d’Atatürk, à l’encontre des mentalités des provinces.

À côté de la loi afghane, on trouve dans les provinces les traditions coutumières et les lois tribales, comme le pachtounwali, le « code d’honneur ». Des aspects objectivement progressistes côtoient des tendances contradictoires, avec des essais étonnants de synthèse : il y a longtemps eu une très forte soviétophilie, avec l’influence de la RDA ; un attrait habituel pour les régimes forts.

 

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Les tentatives de réforme et de libéralisation sous la monarchie se sont toujours heurtées aux religieux et en particulier aux pachtounes des zones rurales, suscitant à chaque fois des troubles et des révoltes. C’est un problème chronique du millefeuille politique afghan, que l’on retrouve aussi bien au niveau institutionnel que chez les habitants, dans les mentalités, avec des gens qui ont connu jusqu’à 4 régimes différents.

 

Quelles perspectives voyez-vous se dessiner pour le pays ?

 

Des observateurs sur place ont tendance à dire que la situation est de pire en pire. Il faut considérer la situation depuis 2001, alors qu’il y avait un espoir de grand changement après l’oppression talibane et l’attente d’un niveau de liberté nettement plus important, y compris en terme de liberté d’expression. On n’entendait pas parler d’autant d’attaques, qui restaient d’ailleurs localisées lors de la traque des Talibans. L’ambiance de Kaboul et de nombreuses villes était plus légère.

C’est surtout au début de la décennie 2010 que l’on peut identifier un tournant, après les désillusions  liées à la reconstruction, minée par la corruption. J’ai vu des « écoles » avec des murs, mais sans aucune autre structure… Cela correspond d’ailleurs à une période d’émigration.

Il y a au fond 2 grands scénarios :

Un encerclement et une prise de Kaboul par les insurgés est peu probable, ce serait d’ailleurs un camouflet trop important pour les Occidentaux, mais on peut imaginer un « encerclement par les provinces », gagnées par les insurgés, de Kaboul. L’État serait contraint à la négociation.

Il y a enfin eu des projets d’homme fort. On a d’ailleurs rapatrié à une époque l’ancien roi afghan de son exil italien, mais il a refusé clairement d’assumer le pouvoir : dans la durée, les hommes forts ont toujours été contestés, notamment par les armes.

 

La valeur en tonne d’héroïne n’a cessé d’augmenter ces dernières années, avec une production qui porte l’économie du pays

 

Le plus préoccupant, c’est que la valeur en tonne d’héroïne n’a cessé d’augmenter ces dernières années, avec une production qui porte l’économie du pays. Et avec un nouveau problème : l’héroïne est maintenant transformée sur place, elle est là-bas peu chère et très pure, donc très addictive, d’où un problème de santé publique.

Dans certains points de Kaboul, comme Mazari Square, c’est littéralement la cour des miracles, avec des gens en haillons, miséreux, souvent refusés par les hôpitaux, battus par la police, et rejetés par le milieu familial. Les plus chanceux sont aidés par des ONG étrangères.

 

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