Quand il va dans l’espace, comme d’autres prennent le métro, Thomas Pesquet emporte avec lui les œuvres complètes de Saint-Exupéry dans La Pléiade (on se permettra de remarquer qu’il y a des formats plus pratiques à feuilleter, dans un engin croisant à 400 km au dessus de la Terre – s’il s’agit de lire pour de vrai, en tout cas).
Nous voilà bien. C’est tout à fait logique. Aucun doute, la continuité entre l’un, écrivain héroïque mort pour la France en juillet 1944, et l’autre, conversant en direct des étoiles avec le Président de la République devant des millions de Français esbaudis à une « heure de grande écoute », tombe sous le sens.
Thomas Pesquet héritier de Saint-Exupéry, mais bien sûr : héros des premiers temps de l’aéronautique pour l’un, de la conquête spatiale pour l’autre, réactivant tous deux la figure de l’aventurier ulysséen, les héros virils et intrépides de la mythologie antique.
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Thomas Pesquet a des millions de suiveurs sur Twitter, Saint-Exupéry (ses héritiers pour être précis car lui n’en tira jamais un kopeck) a vendu Le Petit Prince à des millions d’exemplaires.
Quand Pesquet devise, peinard, en duplex de l’espace, avec des journalistes ou des écoliers, Saint- Exupéry nous rappelle « qu’il n’est qu’un luxe véritable, et c’est celui des relations humaines ».
Quand Pesquet sort dans le vide intersidéral installer les satellites qui permettront aux vulgaires mortels de tweeter et d’instagrammer, ou de se mettre sur la gueule en mode haute précision, Saint-Exupéry transportait à travers les mers des lettres d’amour et de soldats, seuls quelque part au bout du monde.
Quand Pesquet est missionné pour trouver dans l’univers de quoi bouffer ailleurs que sur une planète à bout d’air, de terre et d’eau, détruite par l’avidité et la cupidité humaines, les livres et les voyages de Saint-Exupéry sont un chant à la beauté du monde, à sa Terre des Hommes.
Pesquet est expédié dans l’espace et ses petits tours sont financés à coup de milliards, de calculs millimétrés et de caméras ; Saint-Exupéry partait seul, risquait sa peau seul, absolument seul, dans des machines fragiles comme une coquille, dotées de réservoirs dont l’autonomie était de quelques heures.
Alors que Pesquet envoie des selfies et tweete, à tire-larigot, rivé à son smartphone, Saint-Exupéry écrivit dans la solitude un petit nombre de livres monumentaux et dessina le Petit Prince.
Et soudain, je pense à la gourmette brisée, cadeau de consuelo, remontée du fond des mers
Alors que Pesquet copine avec le pouvoir politico-médiatique à la moindre occasion, ambassadeur de ceci et de cela, sur « C’est à vous » ou au 20 heures, Saint-Exupéry refusa de servir de Gaulle (au point d’être soupçonné de pétainisme), ayant une sainte horreur des coteries, de tout ce qui pouvait faire courtisan.
Quand Pesquet se prend en selfie depuis l’espace, comme un Chinois en balade à la Tour Eiffel ou au Grand Canyon, les images de Saint-Exupéry sont rares, émouvantes comme des icônes ; il fut filmé une fois, aux côtés de Consuelo, sur un bateau en Argentine, sa cravate vole dans le vent, il sourit doucement.
Pesquet, cul-cul jusqu’à l’insupportable, avec sa gueule de pub Kinder, Pesquet nous parle de la planète, cette « bulle de savon si fragile » qu’il faut protéger, et nous assène des vérités éblouissantes du genre : « L’homme a toujours eu besoin de se confronter à des choses qui le dépassent. C’est en sortant de sa zone de confort qu’on apprend ». On a au moins 10/20 au bac philo avec une maxime de cette profondeur. Il se filme en train de jouer « Into the Infinite », wow quelle métaphore, au saxo dans sa navette spatiale. Il reverse les droits d’auteur de ses ouvrages immortels aux Restos du Cœur. Il dit de sa « compagne » qu’elle « sauve la planète » tandis que lui « fait rêver les enfants ».
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C’est trop d’émotion, retenez vos larmes!
Et soudain, je pense à la gourmette brisée, cadeau de Consuelo, remontée du fond des mers à l’endroit où le Lockheed P-38 Lightning sombra.
Au versant du blabla et du show consensuel animé par l’astronaute chouchou (c’est à n’y pas croire : l’UE vient d’attribuer une bourse de recherche de 47 000 euros dont le propos, entre autres, est d’établir le lien entre Pesquet figure fondatrice, mythe viril de l’Europe et les héros de l’Antiquité, genre Ulysse ou Alexandre), évoquons avec ferveur, tendresse, le visage fort et profondément bon d’Antoine de Saint-Exupéry, ses plongées dans le Pot au Noir de l’angoisse, sa solitude et sa mélancolie terribles, sa quête chevaleresque de l’absolu, aux confins de l’innocence, ses compagnonnages grandioses (Mermoz, Guillaumet), ses amours tristes (Louise de Vilmorin, Consuelo), son esprit d’enfance qui était presque une mystique, ses livres hauts et purs comme la Cordillère. Les crétineries d’un Pesquet fier de « faire rêver les enfants » et évoquant, sourire Colgate, le Petit Prince sur les plateaux télés n’en seront que plus urticantes. Et son imposture, tout à fait symptomatique de la tartufferie d’époque, que plus insupportable.





