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Éditorial monde de l’été : Yes, we quant !

Le numéro 44 est disponible depuis hier en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. Voici l'éditorial monde, par Laurent Gayard.

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© Romée de Saint Céran pour L'Incorrect

Le « président quantique » de l’Arménie, Armen Sarkissian, dont les théories ont été mises à l’honneur dans le livre de Klaus Schwab, The Great Reset, le clame haut et fort : « Nous avons besoin d’une politique quantique. La pandémie accélère la transformation du monde classique du XXe siècle en un monde quantique où les changements sont plus rapides, imprévisibles et aléatoires. La particule individuelle – ou, dans ce cas, la personne – est incroyablement puissante désormais à travers le World Wide Web ». Après l’informatique et les communications, c’est donc au tour de la politique de devenir quantique. 

Le vieux monde de la physique newtonienne est devenu ringard, linéaire, prévisible et complètement dépassé par le monde d’après, quantique, interconnecté, incroyablement complexe, en bref : sexy. On imagine déjà des armées de jeunes communicants aux barbes finement taillées et aux lunettes à grosse monture de bois programmant la gouvernance quantique de demain sur leur Mac pour le compte de leaders modernes et dans le coup, décidés à abandonner le vieux modèle top-down au profit d’un management distribué, disruptif et non-linéaire. Pardon ? Comment ? Vous ne comprenez rien à ce charabia ? Eh bien, c’est que vous ne vous êtes pas assez intéressés à l’émergence des nouvelles théories du management quantique.

Le manager quantique demande de penser out of the box, d’« être en agilité » et de « briser les silos » avant d’aller se prendre un café et faire des parties de solitaire sur son ordinateur-pas-encore-quantique

Le management quantique part d’un constat lumineux et totalement révolutionnaire : Internet s’est beaucoup développé et les rézosocios sont devenus très importants dans nos vies. Tous les gens sont interconnectés et tout va très vite, ça ressemble à la manière dont on décrit la physique quantique dans les séries américaines et les vidéos de vulgarisation. Cette analyse renversante constitue le soubassement conceptuel du « management quantique », dont la définition est très simple : il n’y a plus de management. Rajoutons à cela un peu de franglais, une pincée de philosophie orientale, quelques théories d’organisation sociale qui remontent aux fertiles années 1970 – sociocratie, holocratie et autres formes d’entreprises « auto-organisées » – et on obtient une nouvelle idéologie du management et une armée de nouveaux gourous, comme cette agence de coaching entrepreneurial, qui propose de « comprendre et utiliser les pouvoirs de votre cerveau pour apaiser, inspirer et humaniser la performance » en pratiquant « l’hypnose de bien-être » ou le « neuromanagement ».

En réalité, derrière le vocabulaire de ces nouvelles sciences du management, on trouve une conception du leadership entrepreneurial elle aussi très simple : ne rien foutre. Au lieu d’être sur le dos de ses collaborateurs, le manager quantique demande de penser out of the box, d’« être en agilité » et de « briser les silos » avant d’aller se prendre un café et faire des parties de solitaire sur son ordinateur-pas-encore-quantique en attendant que ça se passe. Si ses collaborateurs se plantent, c’est la faute à l’intrication infiniment complexe du champ des possibles quantiques et les collaborateurs sont virés. Si au contraire la réussite est au rendez-vous, le manager quantique reçoit les fruits de son choix avisé de neutralité quantique et ses méthodes novatrices sont saluées.

Lire aussi : Éditorial monde de juin : Le cheval de trop

Il était fatal que les décideurs politiques s’intéressent à leur tour à une nouvelle forme de baratin qui les dédouane de toute responsabilité tout en les faisant passer pour des cyber-prophètes. Le think tank français Synopia résume assez bien cette nouvelle religion du je-m’en-foutisme 2.0 : « Le temps n’est plus à l’État souverain, capable de comprendre tous les besoins, et d’imposer en majesté les solutions uniformes à l’ensemble du corps social. À vrai dire, cette organisation héritée du passé montre, avec le recul, son caractère fruste et ses réponses sommaires ». Ainsi, cher lecteur, pour aborder cet été l’esprit serein, je ne saurais trop recommander de vous inspirer de la gouvernance quantique pour humaniser au mieux votre performance et pratiquer une forme de neuromanagement salutaire. Théorie des cordes : vérifier la bonne intrication quantique des ficelles du hamac.

Superposition des états : une couche de citron vert, une couche de sucre de canne roux, une couche de feuilles de menthe, une couche de glace pilée, une bonne rasade de rhum nappée de Perrier bien frais. Laissez-vous aller au plaisir de devenir un citoyen-particule inactif pour vous couler dans un état idéal de neutralité oblomovienne. Retrouvez votre équilibre optimum. Luxe, calme et volupté quantique. On est bien dans l’infiniment vide.

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