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Yrieix Denis : « L’Église catholique a besoin de faire justice »

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Publié le

7 octobre 2021

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La « Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église » (CIASE) a remis un épais rapport, recensant 150 000 à 300 000 victimes depuis les années 50. Si la lumière sur ces agissements était nécessaire, la méthode ayant présidé à l’élaboration de ce rapport sous la houlette de Jean-Marc Sauvé n’est pas sans poser quelques questions. Yrieix Denis, qui travaille depuis plusieurs années sur la question des abus dans l’Église, réagit à cette publication.
abus

Il semble que la conférence des évêques de France ait confié les clefs de la commission à Jean-Marc Sauvé, lequel a choisi des chercheurs de l’Inserm travaillant dans les « études de genre » et qui concluent logiquement, alors qu’on ne leur a rien demandé, que l’Église catholique serait une structure de domination patriarcale. Trouvez-vous ça sain ?

Ce serait une erreur de réduire la Commission Sauvé, qui a rassemblé des dizaines de spécialistes, à une seule de ses « expertises » (aussi stupide soit la thèse défendue). Ce serait trahir le travail des médecins, des juges, des historiens, des théologiens, mais aussi des évêques, des religieux et des religieuses qui les ont accompagnés. Mais ce serait surtout une nouvelle façon d’étouffer le cri des victimes. Ce sont d’abord à ces dernières et à leurs témoignages qu’il faut revenir. Ils sont d’une tristesse infinie. Ils appellent à la révolte, au sursaut, à la compassion. Et plus que tout, à la foi la plus charitable, aussi charitable qu’il a fallu être héroïque pour endurer les sévices qu’ont subies les victimes et en témoigner aujourd’hui à visage découvert. On répondrait mal à ce scandale, au contraire, en cédant à l’effroi et en se focalisant sur les points de faiblesse du rapport.

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Points de faiblesse qui méritent évidemment une réponse. D’autant que la publicité du rapport, après des décennies de discrétion, de secret, de déni ou d’omerta, démultiplie la charge tragique et scandaleuse des crimes qui ont été commis au sein de l’Église par des clercs (et des laïcs !) qui ont trahi leur sacerdoce et les brebis qu’ils avaient sous leur responsabilité. Le phénomène est d’autant plus cruel que neuf clercs justes payent de leur honneur pour un coupable. Il faut donc trier le bon grain de l’ivraie, avec sang-froid, en ayant en tête trois objectifs : répondre à la souffrance des victimes, renforcer un droit canon et une juridiction canonique affaiblis tout au long du XXe siècle, et protéger le « peuple de Dieu ». Certains gardiens du Royaume ont trahi notre Souverain et Créateur. Celui-ci s’adresse aujourd’hui à notre conscience, aussi douloureux soit cet appel. À nous de l’entendre, à nous d’y répondre, avec force, avec compassion, avec justice.

Quelles sont les racines de ce scandale ?

Il est évident que ces crimes ont de multiples facteurs d’explication. La perversité, l’incurie, la faiblesse et la misère, la lâcheté, la libido dominandi… la liste mérite une somme de théologie morale. L’institution médicale, à laquelle se sont remis de nombreux évêques, mais aussi la justice pénale, ont une grande part de responsabilité dans ce scandale. L’excuse de la « domination patriarcale » est donc aussi commode qu’elle est idéologique et réductrice. Elle manque l’essentiel : « le mal est venu par ceux qui apportent le Salut », quels qu’ils soient, hommes, femmes, clercs ou laïcs. Et il a frappé les enfants de Dieu. Voilà qui doit nourrir notre révolte et faire tomber les écailles de nos yeux. Comment comprendre un tel scandale ? On sera surpris de l’entendre : il suffit d’ouvrir la Bible pour connaître l’avertissement de Dieu sur la question. Le mal n’est-il pas entré dans le monde par un ange ? Combien de personnages au cœur ambivalent ou mauvais sont racontés dans la Bible ? Combien de mauvais « sages », combien d’imposteurs et de menteurs ? Que nous disent seulement les psaumes ? Certains seraient pourtant tentés de désespérer de l’Église.

L’Église assume aujourd’hui avec détermination sa part de responsabilité. Elle fait son devoir, mais aussi le pari que cette action portera des fruits pour toute une société meurtrie

Bien avant eux, des sages ont désespéré du genre humain. Dieu seul a pu supporter de regarder en face le visage hideux du péché qui gangrène la face de ceux qu’il avait façonnés à son image. Lui-seul connaît l’état déplorable de notre humanité. Lui seul connaît la dette du genre humain envers lui-même, la dette des bourreaux envers les victimes, des mauvais gouvernants et des mauvais clercs. Lui seul est saint et rugit le premier de la plus terrible, de la plus formidable, de la plus innocente des colères. Et s’il est assez riche pour tous nous racheter, comme le Christ nous le dit, la voie sera cependant étroite pour entrer dans le Royaume. Parce que Dieu ne sépare jamais la rédemption de la justice. Justice doit être faite aujourd’hui pour hier, mais aussi aujourd’hui pour demain. Si l’Église veut revenir tranquillement dans les écoles, qu’elle ouvre des prisons. Les criminels doivent être assurés qu’ils seront punis hic et nunc. La justice canonique doit être l’avant-bras de la colère de Dieu et elle doit être aussi l’instrument efficace d’une véritable gouvernance.

Qui gouverne l’Église aujourd’hui ? Quel prince digne de ce nom tempère aujourd’hui les excès du pouvoir spirituel ? Le pape ni les évêques, ni n’importe quel « comité de la jupe » ne peuvent répondre à la crise de la sécularisation qui est la même que « la crise du cléricalisme ». L’Église aujourd’hui est faible, comme hier et c’est dans cet état de faiblesse psychologique, morale, qu’elle est tombée. L’hubris des pécheurs ne touche ni les âmes saines, ni les âmes fortes. Je vais donc conclure sur un appel qui en fera hurler plus d’un : ce n’est pas seulement une Catherine de Sienne ou un saint François de Sales qu’il nous faut pour surmonter cette tragédie, c’est aussi un Constantin, un Charlemagne assagi par les progrès du droit mais qui ne renoncera ni à la force, ni à la fermeté. L’Église ne peut pas être seulement servante et pauvre. Elle a déjà bien assez été misérable et servile, quel que fut son prestige social. L’Église est une civilisation spirituelle, une force et une justice. Séparer les deux est aussi absurde que de séparer la raison de la foi. 

L’Église a évidemment besoin de nettoyer ses écuries : est-ce cependant une bonne méthode que d’analyser des données sur 70 ans ?

Ce n’est pas l’Église qui a choisi ce temps-long. Ce sont les crimes qui l’imposent. Aujourd’hui encore, des victimes, parfois très âgés (mais aussi des criminels), s’ouvrent à elle, à propos de crimes qui remontent à leur prime enfance, ou leur adolescence. Où seraient-elles entendues ? Des religieuses, des laïcs, des religieux, des prêtres et des évêques admirables se battent depuis des décennies pour les défendre, et à leurs yeux le crime et la douleur n’ont pas de date de péremption. Ils veulent nettoyer les écuries d’Augias de fond en comble. C’est une folie qu’aucune institution ne pourrait se permettre. 90% des 5,5 millions de victimes de violences sexuelles ont été la cible de leur entourage familial et amical. Les 10% restants sont en partie dans l’Église, mais aussi dans l’école, le cinéma, l’armée, l’entreprise… feront-elles une telle enquête sur les manquements de leurs cadres ? L’Église assume aujourd’hui avec détermination sa part de responsabilité. Elle fait son devoir, mais aussi le pari que cette action portera des fruits pour toute une société meurtrie. Mais le rapport de la Ciase n’est pas la seule réponse, elle n’en est qu’une, aussi importante soit-elle, parmi d’autres.

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Dans un documentaire magistral sur la pédophilie en Israël, dans les milieux orthodoxes, Yolande Zauberman montrait en 2016 l’admirable parcours de Menahem Lang, victime déterminée à affronter ses bourreaux. Sa vie, son action sont une véritable leçon de courage et de résilience pour les chrétiens. L’Église catholique a besoin de faire justice, avec fermeté, car c’est une des conditions de la résilience des victimes. Elle doit le faire avec tous les instruments possibles, pas seulement avec l’âpreté des rapports, la grisaille des entretiens télévisuels et des synthèses. Elle doit aussi laisser la parole à ceux qui ont surmonté le mal, à ceux qui l’ont combattu, dénoncé ; à tous ceux ont été aidés, à tous ceux qui ont échappé au labyrinthe infernal des minotaures et en sont sortis victorieux. On trahirait la vérité en ne présentant les choses qu’avec une mine abattue, avec un regard désespéré, avec une contrition veule ou une colère haineuse. « Une vérité dite sans amour est un mensonge », disait un célèbre psychiatre. Or l’amour parle toutes les langues, et pas seulement celles des experts, des juges et des communicants. La consolation des victimes passe aussi par tous les arts, toutes les initiatives ; par toutes les démesures les plus humaines.

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