2019 : Orban contre Macron ?

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Depuis huit ans, Viktor Orban dirige fermement le cap de la Hongrie, entrée dans l’Union européenne le premier 2004, en présence, notamment, des trois autres pays formant le groupe de Visegrád que sont la Pologne, la République Tchèque et la Slovaquie.

 

Quelques temps avant l’adhésion de ces pays autrefois sous le joug du bloc soviétique, le secrétaire d’Etat américain à la Défense Donald Rumsfeld fustigeait la « vieille Europe », incarnée par le couple franco-allemand qui refusait l’intervention en Irak, et citait en exemple les nouveaux arrivants, censés selon lui devoir régénérer le continent et réorienter les politiques européennes dans l’axe de Washington. Très atlantiste, la Pologne jouait alors le bon petit soldat de l’Amérique, fervent soutien de l’opération militaire contre le régime de Saddam Hussein, dont elle obtenait le commandement pour services rendus, achetant ses avions de combat aux Etats-Unis en dépit des aides et des subventions obtenues de haute lutte lors des négociations d’adhésion, ou bien encore se montrant particulièrement zélée pour que les pays dits « non alignés » soient durement blâmés par l’Oncle Sam. L’élargissement commençait donc sous des auspices défavorables pour les pays historiques de l’Union européenne, attaqués d’emblée par une Varsovie amie des Etats-Unis. Il faut bien dire que le sort s’était acharné sur cet allié traditionnel de la France, du moins avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, dépecé par Hitler avant d’être placé sous le giron de Staline, et que la France n’avait rien fait durant la Vème République pour renouer les liens avec l’antagoniste historique de la Russie, dont l’hymne national, la mazurka de Dombrowski, fait pourtant explicitement référence à Bonaparte et aux courageux combattants slaves de Pologne qui avaient choisi de se battre pour l’Empire.

 

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Près de quinze ans plus tard, les relations entre la France et la Pologne ne se sont pas vraiment arrangées, de même, et c’est fâcheux, que les relations qui lient l’hexagone à la Mitteleuropa tout entière. Les torts sont partagés, mais, présentement, nous devons admettre que les pays de l’Europe centrale, principalement le puissant V4, nous adressent des avertissements que nous devons plus que jamais prendre en compte, sans toutefois nier des désaccords francs et logiques, ainsi de la question du travail détaché. Pour renforcer sa diplomatie centrale d’inspiration gaulliste, la France a peut-être trop longtemps négligé la Pologne et ses voisins, au profit d’un bilatéralisme avec l’URSS lui permettant de faire contrepoids avec les Etats-Unis. Nous avons aussi trop longtemps chéri le couple formé avec l’Allemagne, et les images de concorde de la période où François Mitterrand n’hésitait jamais à prendre la main du chancelier Kohl. De fait, nous préparions le terrain à l’Europe de Maastricht qui acheva de consacrer le leadership allemand, reléguant la France en arrière-plan. La vision d’une Europe politique portée par la France était oubliée, enterrée sur l’autel d’une Europe du commerce, l’euro assurant une domination sans partage à l’industrie d’outre-Rhin.

 

Les torts sont partagés, mais, présentement, nous devons admettre que les pays de l’Europe centrale, principalement le puissant V4, nous adressent des avertissements que nous devons plus que jamais prendre en compte, sans toutefois nier des désaccords comme la question du travail détaché

 

Fatalistes, nous avons laissé l’Allemagne asseoir encore un peu plus sa puissance grâce à un élargissement qui lui était plus profitable, alors que nous aurions pu tenter de l’encercler. Car, désormais, la ligne de partage en Europe se fonde sur de nouveaux clivages, se structurant notamment autour de la question migratoire. Oh, il est certain que l’attachement à l’OTAN est plus fort dans les pays satellites de l’Union soviétique qu’en France, où le rêve d’une armée européenne sous pavillon français est vivace depuis les années 1950, notre gloire passée nous donnant la conscience aigüe du rôle que nous devons jouer en Europe, qu’impose tant notre géographie que notre histoire, forts que nous sommes de la richesse de notre passé militaire, artistique ou politique. Si tout cela est juste, nous nous fourvoierions si nous négligions l’importance de l’Europe centrale, mais aussi ce qu’elle a à nous apporter en 2018. Véritable meneur du groupe de Visegrád, Viktor Orban est un dirigeant habile. En effet, son influence métapolitique et médiatique est inversement proportionnelle à la puissance réelle de la nation magyare. Pour une raison simple : il a pris la mesure de la problématique migratoire et affirme sans complexe ses convictions profondes.

 

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Malin, le premier ministre hongrois a ainsi dit au journal allemand Bild que les pays comme le sien seraient maintenant aptes à incarner la construction européenne, et qu’ils feraient tout pour « dégager les élites de 68 » qui souhaiteraient faire triompher le « socialisme européen ». Dans cette perspective, les élections européennes de 2019 seront évidemment déterminantes, susceptibles de renverser la table. Viktor Orban a aussi compris que l’Allemagne pouvait être un partenaire potentiel de part les progressions électorales du CSU et de l’AfD, quand elle faisait il y a peu, sous la domination exclusive d’Angela Merkel, figure d’épouvantail : « Les Allemands en particulier doivent se montrer très attentifs. (…) l’idée des Français, fondamentalement, c’est d’imposer un leadership français, tout en le finançant par de l’argent allemand. Je rejette un tel projet. Nous ne voulons pas d’une Union dirigée par la France ». Des propos qui ne manqueront pas de séduire en Bavière.

Le programme « orbanien », proche de ce que proposent la Pologne et la Croatie, mais aussi des nations comme l’Italie, l’Autriche, ou peut-être même le Danemark, est séduisant :« protection de la culture chrétienne de l’Union par un rejet de l’idéologie multiculturelle »« protection du modèle de la famille traditionnelle et des enfants, qui ont le droit d’avoir un père et une mère »« protection des secteurs économiques nationaux stratégiques »« protection des frontières nationales avec un rejet de l’immigration » et enfin « égalité entre toutes les nations au sein de l’UE ». Evidemment, figurent toujours des points pour nous troublants, comme le pantouranisme subtil du premier ministre hongrois, lequel ne manque jamais de manifester sa proximité avec Erdogan, qui noircissent un peu le tableau.

 

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Autre problème, immanquable pour des Français : ce front se construit contre la France et certains de ses amis. Comment résoudre l’équation ? Comment concilier une vision française de l’Europe, naturellement politique, et le fait que l’Europe reste européenne, refuse le multiculturalisme ? L’idéal serait que nous ayons des dirigeants qui luttent sur deux tableaux ; alliés de cette « nouvelle Europe » pour que l’Europe reste européenne, refusant la submersion migratoire qui s’annonce, et travaillant pour une construction européenne plus politique, appuyée sur la vision centrale et la projection de la France. La France est européenne, au sens strict du terme, mais elle est aussi une puissance maritime de premier plan, loin devant l’Allemagne ou l’Italie, et l’homme en armes du vieux continent. Au Mali, nous avons protégé les marches de l’Europe seuls, quasiment sans appui. Notre armée n’est peut-être plus que l’ombre d’elle-même, disent les esprits chagrins. Elle est néanmoins la seule en Europe à avoir encore une culture forte du combat et à pouvoir partir en opération extérieure, bien qu’elle dépende dans de nombreux secteurs de pays étrangers. C’est à ce projet, mixte et ambitieux, que nous devrions consacrer nos énergies. Inutile de le répéter : Emmanuel Macron n’est pas l’homme de la situation, faute d’avoir voulu entendre l’ampleur existentielle de l’enjeu identitaire contemporain.

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grobin@lincorrect.org

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