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Entretien – Christian Bobin, la parole pure
À l’occasion de la parution de son dernier livre, Un bruit de balançoire, nous avons rencontré le discret poète creusotin. Si ses deux livres, Une petite robe de fête puis surtout Le Très-Bas, l’ont fait connaître du public au début des années 1990, le succès n’a pas eu de prise sur cet auteur qui poursuit son œuvre depuis 40 ans avec une régularité remarquable, tant par la qualité de son style que par la profondeur de ses textes. Votre dernier livre, Un bruit de balançoire, est écrit en écho au poète Ryôkan. En quoi vous a-t-il inspiré ? Quand vous écrivez, vous êtes comme sur un chemin dans la montagne. Le mieux est d’avoir un compagnon de route. Pour ce livre-ci, j’ai choisi ce poète japonais qui est considéré par son peuple comme l’équivalent de saint François d’Assise en Occident. Ce qui m’a plu chez lui, c’est qu’il est absolument étranger à tout ce qui est mortifère chez nous; il ne se soucie ni d’efficacité, ni d’économie, ni de choses apparemment sérieuses. Il ne savait rien mieux faire de son temps que de jouer avec des enfants ou que de mendier sa nourriture, une toute petite poignée de riz par jour. La constante de sa vie a été d’être à l’imitation des nuages qui passent très lentement dans le ciel et qui n’ont pas souci même de leur fin prochaine, de se déliter, de se délier. C’est un merveilleux frère d’écriture. Quels sont les auteurs français qui vous ont le plus nourri ? En premier, Jean Grosjean, chez qui arrive à son comble de réussite l’alliage de la pensée et de la poésie. La force de Jean Grosjean est amicale, pure. Il ne se passe guère de semaine sans que je lise une page de lui. Son maître livre, L’Ironie christique, est une lecture, verset par verset, de l’évangile de Jean. J’y ai trouvé la nourriture qui me permettait de définir ce que c’était que le monde. Le monde, ce ne sont pas les gens. Moi, j’aime profondément les gens. Le monde est ce qui nie les gens, ce qui les persuade de dis paraître derrière des normes, derrière des lois, derrière des coutumes qui n’ont pas d’autre raison d’être que de les asservir, et que de permettre à la grande machine de tourner de plus en plus vite. Le monde, tel que je le perçois à travers ma lecture de Grosjean, est ce qui prospère sur notre destruction. Nous sommes aujourd’hui dans un point très haut de (...)
Kroc Blanc : Chef de meute
Rappeur mordant des marges, Kroc Blanc rêve de réinventer la culture populaire française et voit au-delà du rap. Il ne pose jamais sans son masque égaré des studios d’Eyes Wide Shut, c’est que le rappeur identitaire énervé est un grand timide. Malgré ses paroles, ou plutôt à cause d’elles : cracher sa haine du monde et son rejet de l’ordre établi a toujours été l’apanage des grands sensibles. Dans le privé, Kroc Blanc assume son extrace populaire bousculée par la mondialisation. Le jeune auteur des tubes « #JMLP », « Je vote FN » et « Nazi » a grandi dans une famille d’artisans de l’Ouest installés à Paris, dans le XIe , lorsque l’arrondissement n’était pas encore le quartier général de la boboterie : une famille industrieuse française, qui fut finalement victime de la concurrence étrangère à bas-coût. Une famille qui ne lui prodigua d’ailleurs aucune éducation musicale. Et voilà pourquoi votre fils est rappeur : « C’est de la musique facile », il suffit d’en avoir écouté adolescent à haute dose. Ses héros d’alors ? Kery James et Eminem. Et aujourd’hui ? « Je n’écoute plus de rap ». C’est dit. Politiquement, s’il est de droite, c’est plutôt de celle qui parle d’identité française et de baisses de charges pour les petits patrons. Pas loin du Macron d’aujourd’hui, qui dit (...)
Pourquoi je n’ai jamais pu me sentir de gauche alors que j’avais tout pour l’être (et tout à y gagner)
On peut être de la génération 68, avoir grandi dans un kibboutz, côtoyé les plus grands esprits et artistes de son temps, voyagé à travers le monde, édité quelques monstres de la littérature – et ne rien devoir à Jack Lang. La preuve par l’exemple. Ce merveilleux maître de liberté, Henry David Thoreau, disait: « Si vous voulez vraiment être chrétien, commencez par oublier de l’être. » Cette vérité vaut pour à peu près toutes les situations de la vie ; une appartenance, un idéal ne peut devenir un titre de gloire ni un mérite, ou bien c’est une aliénation, une usurpation. Et puis, il y a l’objet et le mot qui désigne l’objet. Il se trouve que j’ai rencontré dans ma vie – j’ai conscience que je le dois à l’époque – plus de crapules qui se reconnaissaient dans le mot « gauche » que dans le mot « droite ». Ma mère échappait à cette confusion : elle se moquait complètement du mot, étant une femme d’action (et la prière, où le mot et l’objet ne font qu’un, est une des formes les plus absolues de l’action). Au fond, vivre demande d’agir, et agir appelle la foi plus encore que le courage. « C’est facile d’être de gauche quand tu as le soutien de la droite », disait le Russe Dovlatov – on pourrait entendre : « de se dire progressiste quand vous avez le soutien des salauds. » Je crois, comme le grand satiriste anglais Auberon Waugh, que le monde ne se divise pas entre les personnes de droite et de gauche, les riches et les pauvres, les Blancs et les Noirs, mais entre les personnes agréables et les personnes désagréables. Et j’ai fait mienne sa philosophie : « Chercher par tous les moyens à éviter d’avoir affaire aux gens désagréables, et si par malheur vous deviez les rencontrer sur votre chemin, ne pas hésiter à leur rendre coup pour coup. » Je parlerai de mon expérience personnelle, qui après tout en vaut bien une autre. Je suis un enfant de l’idéalisme sioniste, ce rêve des pionniers du début du vingtième siècle qui avaient en tête de bâtir un pays et d’y faire renaître un peuple qui n’avait jamais oublié la terre de ses ancêtres, tout au long de deux mille ans d’exil. Ma mère a grandi dans un kibbutz et, à vrai dire, jusque dans les années 1960, ce petit pays (de la taille d’une province historique française) était un grand kibbutz. Une paire de Levi’s était le rêve de tout Israélien qui se respectait – jusqu’à ce que le socialisme messianique s’ouvre à la mode. C’était l’aventure. L’aventure, c’était aussi partir, et ma mère et moi nous nous envolâmes pour la France. Je reçus, selon la volonté de mon père d’adoption, un Breton amoureux de sa patrie, ancien para des guerres d’Indochine, une éducation catholique stricte. Dans cet univers, les mots et l’objet qu’ils désignaient se rencontraient : il y avait un mot pour l’autorité, c’était le mot (...)
GORKI REVIENT
En ce mois de février, les éditions Libretto mettent Maxim Gorki à l’honneur avec la réédition de l’ouvrage Une Confession. Ecrivain prolifique qui sera apprécié de la Russie communiste, Gorki publie en 1908 ce roman d’apprentissage empli d’une mystique particulière qui tranche alors avec le matérialisme de l’idéologie marxiste naissante.
L’Apparition : un cinéma en quête de sens
L’Apparition sonne comme le grand retour d’un cinéma en quête de sens, non pas comme un film catéchétique mais comme le retour du cinéma comme révélateur de mystère. A découvrir.
François-Régis de Guényveau : « Doit-on croire que le progrès de l’homme passe par la fusion avec la machine ? »
Auteur du remarqué Un dissident (Albin Michel) en septembre, le jeune romancier Guényveau s’inquiète de la tendance « fusioniste » qui nous promet un mariage serein avec dame Machine. Propos à contre-vent. Ton tout premier roman traite de la question du transhumanisme, c’est un sujet qui t’inquiète particulièrement ? Le transhumanisme, c’est un rejeton de la modernité à l’heure de l’économie de marché. Ce qui m’inquiète surtout, c’est son succès garanti : d’un côté, une pensée simplifiée de l’homme et du monde, aussi binaire qu’un code informatique ; de l’autre, le culte du fric et l’expansion de l’homme soi-disant augmenté par simple effet de mimétisme. Ton héros, Christian, se caractérise par de profondes carences en « humanité », on a l’impression en te lisant que le transhumanisme déshumanise, c’est le cas ? Le transhumanisme nous promet un humanisme « augmenté » par la technique. Premier soupçon : qui peut se dire augmenté par rapport aux autres ? L’ironie de l’histoire veut que les progressistes de la Silicon Valley en viennent à définir un nouveau rapport de force entre (...)
Morrissey : un destin anglais
Jadis icône des Inrocks, qui ont apposé leur logo sur la réédition augmentée de l’album culte des Smiths, The Queen Is Dead, Steven Patrick Morrissey fait désormais figure de pestiféré. Mais quel crime a-t-il donc commis, hormis oser se souvenir du « monde d’avant »? L’actualité du « Moz » est chargée : un nouvel album chez BMG, « Low in High School », un film, England Is Mine, sur son adolescence pré-Smiths avec Roger O’Donnell (clavier des Cure) pour producteur exécutif. Pourtant, la presse semble davantage se focaliser sur ses propos que sur son travail. Parce qu’à notre époque intoxiquée à la moraline, il semble désormais impossible d’apprécier un artiste s’il s’est rendu coupable de ce qu’elle-même nomme une « sortie de route ». Les relations conflictuelles entre la presse et Morrissey ne sont pas neuves: elles remontent au siècle dernier et aux colonnes du New Musical Express. Rappelons qu’avant de subir une lente décadence au tournant du millénaire puis de devenir un vulgaire prospectus, le NME faisait et défaisait les carrières des années 60 aux années 90. Pour des générations de fans de pop music, et dans un pays qui en a fait sa religion, l’hebdomadaire musical était à l’avantgarde des tendances, capable même d’imposer des inconnus en couverture. Dans sa biographie publiée en 2013, le « Mozzer » rappelle que, dès le quatrième album des Smiths, « The Queen is dead » en 86, s’était achevée une lune de miel débutée en 1982 avec les deux « weekly » les plus influents d’alors, le NME donc, et le Melody Maker. On ne brûle jamais que ce que l’on a adoré – surtout si l’objet d’adoration ose passer d’un label indépendant à la major EMI, ce qui relève quasiment d’une faute idéologique. Un journaliste du NME avait alors écrit que Morrissey l’aurait reçu en tutu ! L’énormité de la nouvelle n’empêche pourtant pas de nombreux fans d’y croire. À la même période, un musicien raté de Manchester donne au Melody Maker une interview fictive ridiculisant le chanteur. Et en sus, alors qu’il se fait évincer des Smiths, selon lui par jalousie, le Mancunien connaît en solo un énorme (...)

L’Incorrect

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