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© Jorg Bauer – Unsplash
Éditorial culture de Romaric Sangars : Visions de l’Europe

Ayant regardé une partie de la finale de l’Eurovision le mois dernier, j’ai pu constater comment « l’Europe » telle que perçue par les organisateurs et participants de cette émission annuelle semblait avoir pour vocation de servir de dépotoir à la gauche américaine. Si l’Amérique aura été durant des siècles une vaste étendue préhistorique où les Européens pouvaient projeter toutes les utopies et tous les fantasmes qu’ils n’avaient pu accomplir sur leur péninsule antique, il semble qu’un mouvement inverse se produise aujourd’hui, et que les pires délires de la nouvelle gauche américaine dussent se déverser à rebours chez nous, sous la forme d’une grande foire post-historique. C’est peut-être mérité, mais on se serait passé de cet effet boomerang. 90% des participants de ce gala chantaient en anglo-américain, le vainqueur était récompensé pour véhiculer les théories post-sexuelles qui font fureur sur les campus d’outre-Atlantique, la même bouillie techno-pop vaguement libidineuse résorbait désormais toutes les sensibilités nationales dans une même exultation universelle, globish et bas de gamme, évoquant la partouze d’aéroport dans un carré low-cost.…

Festival de Cannes : le sacre des mutilés
Notre époque, après avoir naturellement encouragé ce qui fonctionne, ce qui est opérationnel, c’est-à-dire la beauté et la puissance, s’intéresse naturellement au reste car le Capital, bien plus que la Nature, a horreur du vide. Après avoir fait plier les classes dominantes, après avoir anesthésié l’homme blanc à coups de Xanax et de pornographie massive, il fallait bien achever un peu les estropiés. Son Grand Œil s’est donc naturellement posé sur les fragiles, sur les laissés-pour-compte, sur les marginaux. Qu’ils tremblent ! Car désormais ils n’auront même plus la quiétude des ombres. Eux aussi vont se voir réclamer un résultat, eux aussi vont donner des gages pour mériter leur place dans le grand open space mondial. Eux aussi vont devoir régler des patentes.
Les critiques musicales de mai

Alléluia

Pas là pour rigoler. Un mellotron comme dans Strawberry Fields Forever se lance, mais plutôt dans le genre Xanax Fields Forever. Malsain à souhait. La voix de Grian Chatten est une bourrasque d’angoisse enragée. Tu nous avais manqué, lad. Un flow presque hip-hop 90’s, une guitare qui semble sortie d’un western horrifique d’un Tarantino oublié. Mais bon Dieu, qu’est-ce que c’est que ce truc ? Certainement le titre le plus puissant du mois, sans discussion possible (Taylor Swift, je t’aime bien, mais…). Ne parlons pas non plus du clip incroyable, aussi excellent que fou, et qui donnerait l’impression que David Lynch a filmé une bande d’Irlandais façon Trainspotting dans un décor à la Ken Loach. Breathless, comme ils disent. Il est sans doute temps d’avouer que Fontaines DC sont devenus les maîtres du monde du rock indie. Qu’on le veuille ou non. Et ce n’est peut-être que le début: alléluia !…

© Michael Spyres
[Opéra] In the shadows : genèses de Wagner

On avait toujours cru Wagner l’incarnation du génie romantique, titan sans racines terrestres, venu d’un autre monde pour servir sa muse et bâtir un art nouveau. Un mythe que lui-même aimait à alimenter, avec un succès formidable. Il est temps d’ouvrir les yeux, au risque d’une cruelle déception : le maître de Bayreuth est lui aussi un enfant de son siècle. Sa musique est baignée d’influences multiples et, contre toute apparence, doit beaucoup à ses prédécesseurs. Pas seulement à Beethoven, Weber ou autres fondateurs de l’opéra allemand, ni à ce Marschner, aujourd’hui oublié, dont il prendra un thème de la « Walkyrie ». Mais aussi aux artisans du grand-opéra français, y compris Meyerbeer, que le compositeur de Tannhäuser, à l’humilité moins éclatante que son talent, aura autant méprisé en paroles qu’émulé en actes.

Lire aussi : [Opéra] Saint-Saëns, nostalgie classique

Et l’ascendance de Wagner remonterait jusqu’à Rossini, selon Michael Spyres – le ténor caméléon au répertoire sans limites – qui dans son dernier album, consacré aux sources (plus ou moins) cachées de Wagner, inclut l’air de Leicester dans « Elisabetta, regina d’Inghil- terra », une preuve de plus de sa virtuosité surnaturelle (avec un saut de presque trois octaves !).…

Les critiques musicales d’avril

Alchimie noire

En dépit de la noirceur abyssale qui caractérise le son des Parisiens, la sortie d’un nouveau disque de Frustration est toujours un événement à marquer d’une pierre blanche. Suite logique de son prédécesseur sorti en 2019 (So cold streams), ce cinquième album n’a pas pour vocation de révolutionner le genre. Fidèle à ses racines, le groupe mêle comme à son habitude des sonorités synthétiques typiques de la musique industrielle avec l’énergie dévorante du post-punk et la beauté décadente de la new wave. L’ombre de Warsaw (formation culte des années 70 qui a donné officiellement naissance à Joy Division) plane encore et toujours sur leur musique, comme en témoigne l’analogie quasi parfaite entre la voix du chanteur Fabrice Gilbert avec celle de Ian Curtis sur certains morceaux. Flirtant avec les sonorités futuristes de l’EBM (Electronic Body Music) comme sur le titre « Riptide », les Parisiens marchent également dans les pas des Rennais de Marquis de Sade lors – qu’ils chantent en français.…

La cage : le charme des cases en cages
En 1975, Martin Vaughn-James publie La Cage – Roman visuel. Une série de cases, une par page, avec un récitatif qui commente ce qui se passe, ou s'est passé, décrit le dessin ou parfois décrit l’inverse de ce qu’on voit, au point que le lecteur se demande s’il n’a pas la berlue, cases où n’apparaît personne, récit sans héros aucun, sinon un lieu, exploré lentement, bâtiment neuf ou délabré, selon le moment choisi par le narrateur tout puissant; et dans ce bâtiment, une chambre, avec des draps froissés qui semblent garder la trace d’un meurtre. Objet fascinant, clairement inspiré par les thèses du Nouveau Roman, La Cage, que viennent de rééditer Les Impressions Nouvelles, est un constant appel à l’intelligence du lecteur qui doit comprendre par quelles articulations on passe d’une case à l’autre, quelle est la logique de ces glissements, de ces transformations, quel est le dessin caché de ce labyrinthe.
Métal : un genre adoubé

Hartmut Rosa remonte aux origines d’un genre, le heavy metal, dont le nom fut forgé par le pape de la beat generation William Burroughs avant de se hisser rapidement au rang de l’une des premières musiques populaires dans les années 70, ce qui explique sans doute le mépris que lui vouent encore aujourd’hui les élites.

Lire aussi : Post-punk : la résurrection

Partant de son expérience d’adolescent découvrant avec candeur la magie luciférienne des riffs distordus de Black Sabbath ou de Deep Purple, le penseur allemand développe la théorie selon laquelle écouter du metal serait avant tout une expérience physique et sensorielle ayant pour but de combler le vide existentiel laissé béant par les exigences de la vie moderne.

Confusions religieuses

Conscient qu’il est vain d’entreprendre l’exégèse d’une musique qui flirte souvent avec les clichés, l’auteur rappelle que – s’il peut être considéré à bien des égards comme un enfant du romantisme littéraire – le métal n’a pas pour vocation d’élaborer des concepts ou des théories complexes.…

[Cinéma] Anhell69 : Un documentaire hanté
Un corbillard roule sur une route embrumée. Le cercueil à l’arrière ménage une ouverture dévoilant le visage d’un jeune homme. Une voix off résonne, lente et hypnotique, qui va dresser le portrait parcellaire d’une ville Medellín et de la frange la plus désespérée de ses habitants, jeunesse queer promise au trépas. Pour son premier documentaire sous hautes influences, de Carax à Weerasethakul, Theo Montoya frappe fort, tant le résultat convainc, ensemble et détails.

L’Incorrect

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