



Nous ne sommes sans doute pas encore revenus de la sidération qui a saisi une bonne partie de la population française après que Poutine a envahi l’Ukraine, fin février 2022, pour lancer en Europe une guerre de haute intensité telle qu’on n’en avait plus connue depuis des décennies. Sidération qui s’explique aussi bien par le refus de la conscience occidentale de considérer que le tragique appartient encore au présent, que par l’image que nous avions de Poutine, celle d’un homme raisonnable, sinon modéré, une sorte de faux tyran qui en arborait de plus en plus les signes extérieurs pour dissimuler un politique plus libéral qu’il n’y paraissait désormais, une sorte de démocrate sous couverture en somme, à tout le moins, accommodé à la Russie qui, du long de son histoire emmêlée et brutale, n’a pas eu le loisir d’en connaître tant.
Poutine semblait donc un pragmatique déguisé en autocrate et un élément de stabilité auquel on s’était, ici, habitué, de telle sorte que peu, très peu, sont ceux qui, à la veille de l’invasion de l’Ukraine, ont cru qu’il attaquerait pour que, nous autres crédules, détrompés ensuite et devant le fait accompli, nous arguions aussitôt que, puisqu’il avait attaqué, il vaincrait rapidement. Rien ne s’est passé ainsi que prévu. Non seulement Poutine a attaqué, mais il n’a toujours pas vaincu. Son armée, qu’on craignait dans le monde entier, patine et connaît de très lourdes pertes, échoue à prendre Kiev, tandis que l’OTAN ressuscite et se renforce. Sauf à considérer Poutine comme un illuminé parti en guerre sur un coup de tête, comment expliquer pareille gabegie stratégique et informationnelle à un si haut niveau de décision qui lui a fait se tromper sur la farouche volonté ukrainienne de se défendre ? Sans doute que le tyran avait déjà pris sa part au pragmatique et que la concentration du pouvoir en sa personne a privé Poutine de pouvoir entendre tout conseil susceptible de le décourager dans son entreprise.
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Comme Les Deux Étendards de Lucien Rebatet, Les Deux Patries de Jean de Viguerie, ou même Les Deux Écoles de Michel Sardou, Les Deux Universitésdécrit le paysage oùs’affrontent deux conceptions antagonistes. Il n’y est néanmoins plus question de passions et d’idéaux mais seulement de haines et d’idéologies.
L’ouvrage veut montrer le remplacement progressif d’une conception pluriséculaire de l’enseignement supérieur par un délire postmoderniste. Le projet initial de l’Université, du Moyen-âge aux années 1960, consistait à « produire et diffuser le savoir de manière objective » en se consacrant « à la discussion des grands enjeux, à la libre discussion et à la connaissance théorique », en s’appuyant sur « les géants de la pensée (qui) n’ont pas d’âge ». Mais ces dernières décennies, particulièrement en Amérique du Nord, « le cheval de Troie postmoderne est entré dans la cité des intellectuels ». Le marxisme est reparu « vêtu de nouveaux habits », sous les traits de diverses idéologies de gauche dont le mouvement woken’est que le dernier avatar, consistant en un « ramassis de courants doctrinaux qui empoisonnent l’Université depuis fort longtemps ». Véritable « peste intellectuelle » et « puissant instrument de censure », il tend à « remodeler l’Université selon l’inépuisable volonté des groupes minoritaires ». « La notion de vérité est vue comme périmée », le passé est suspect « d’endoctriner les étudiants de valeurs rétrogrades » et le sens commun passe pour populiste (au point que la science n’est plus considérée que « comme un simple genre littéraire ». Dans ce nouveau contexte, pour les idéologues postmodernes, ce qui importe « n’est pas d’être crédible mais d’être audible ». « Ils font la promotion d’une cause qui leur tient à cœur (…) ne se prête pas à la discussion, (mais) dépend surtout des sentiments ». En somme, « ils cherchent à faire passer leurs intérêts politiques pour de la science » et marginalisent « ceux qui aiment le savoir (…) qui croient en la rigueur, en la vérité et aux démonstrations rigoureuses ».
Ce glissement progressif du triptyque instruction, vérité et liberté vers le triptyque endoctrinement, idéologie et censure s’inscrit dans une évolution globale des cadres. Depuis les mouvements étudiants des années 1960, et avec l’avènement de l’Université de masse, « le rôle de l’étudiant grandit (…) tandis que celui du professeur s’amenuise » alors même que « tout est fait pour que les étudiants s’enferment dans les cadres étroits du politiquement correct ». Cette évolution, soutenue par les instances dirigeantes des universités qui se sont « mis(es) au service d’une clientèle de plus en plus exigeante » a très largement bénéficié de la complicité des enseignants qui avait jadis désolé Raymond Aron : ils « trahissent le fondement même du projet universitaire » en imposant leurs idéologies politiques et en initiant les étudiants « à l’art de la contestation ». L’ensemble se résume à ce paradoxe – qui n’est qu’apparent : alors que l’on fait la promotion de la diversité, l’on constate une très forte homogénéisation du corps enseignant, autour d’une « religion », dans une « posture idéologique (où) aucun débat n’est possible ». [...]

Deux critiques : celle du psychologue et celle du phénoménologue. Le premier croit profondément que le monde tel qu’il évolue, l’appareillement technique, la virtualisation de tout ou presque qui en découle irrémédiablement, ne font que révéler en nous des dispositions déjà présentes que le progrès exacerbe.
Autrement dit, alors que chacun se précipite vers l’irréalité organisée par internet ou les espérances transhumanistes, il ne s’effraie pas d’une transformation de l’homme, mais d’une réalisation de celui-ci, d’une réalisation totale parce que c’est là le vœu profond et démoniaque de l’humanité lorsqu’elle se renie pour se croire solitaire : se définir en elle-même, telle qu’en elle-même, pour elle-même et sans rien d’autre pour la gouverner que ses propres forces. Aussi, le psychologue ne s’étonne pas du flicage, ni de l’emprise des réseaux sociaux, puisqu’il les considère simplement comme les outils permettant ce projet d’une réalisation humaine et seulement humaine qu’il déplore comme on déplore une maladie, tandis que le phénoménologue, s’intéressant uniquement aux phénomènes ne verra jamais l’origine de ce qu’il condamne, la confondant avec ses manifestations.…

Au cours de la dernière décennie, le concept de « liquidité » forgé par Zygmunt Bauman a progressivement conquis l’espace médiatique, au point de devenir un élément de langage usuel. Ainsi n’est-il pas rare d’entendre un éditorialiste télévisuel évoquer le caractère liquide de la société, d’internet ou encore des institutions – sans toutefois jamais définir précisément ladite liquidité. Or si le nom de Bauman se répand désormais aux oreilles du grand public, sa vie et ses idées restent quant à elles largement ignorées.
Né à Pozna? en 1925, Bauman fuit la Pologne avec sa famille en 1939. En 1943, il s’engage dans l’armée polonaise exilée et se bat jusqu’à Berlin. Au terme de ses études, il entame une carrière universitaire en 1954 à l’université de Varsovie, dont il est évincé en 1968 une purge antisémite. Après un bref exode en Israël, il obtient un poste à la faculté de Leeds où il enseigne jusqu’à sa retraite [...]

Encore des censeurs ! Après Zemmour contre l’histoire – critiqué précédemment dans ces colonnes – voici, de nouveau, un collectif d’historiens redresseurs de torts. Que l’on se rassure toutefois, l’espèce n’est pas encore en train de pulluler : trois des quatre auteurs étaient déjà signataires du brûlot contre le candidat déçu à la présidentielle. Nous avons donc affaire aux étoiles montantes de la recherche militante !
Ces gens-là, qui sont censés montrer l’exemple à leurs élèves et étudiants, c’est-à-dire leur donner à voir et à aimer les disciplines qu’ils leur enseignent – car il n’est pas d’autre enseignement qui vaille – leur apprennent, au contraire, à revoir et à haïr. Pourtant la profession d’historien n’a pas à être dévoyée comme ils le font, pour être mise au service d’une vision partiale – car politique – de l’histoire.
Les historiens et les sociologues devraient avoir en partage le souci des faits et de l’objectivité. Or, aujourd’hui, bon nombre des seconds a glissé sur la pente du militantisme et d’une distorsion du réel au service d’une visée politique. Des livres comme celui-ci consacrent le même forlignage de la part de certains des premiers. La philosophie des auteurs tient en une phrase explicite et aberrante de la conclusion : « Il n’y a pas de bonne ni de mauvaise histoire militante en soi. Toutes les recherches historiques sont engagées, et l’idée selon laquelle les historiennes et historiens devraient être "objectifs" est un non-sens » (p.155). Ce sont les mêmes qui voulaient asséner à M. Zemmour des faits historiques scientifiquement et irréfutablement établis... Le biais idéologique est assumé et revendiqué, l’interférence est évidente à tenter de faire passer pour œuvre d’historiens un pamphlet rédigé par des militants, ès qualité. Les titres dont ils se parent ne sont pas un argument mais un paravent. [...]

L’Incorrect
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