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Mathieu Detchessahar : « Le premier droit des nations est un droit à la continuité historique »

Patrie ou nation ; ethnique, identitaire ou civique : parmi toutes ces distinctions classiques, de quelle « nation » parlez-vous ?

C’est la nation culturelle qui m’importe avant tout, celle qui par la force de son histoire et de sa culture construit un lien d’unité pacifique entre des personnes par ailleurs très différentes: des jeunes et des vieux, des « gens du sud » et des « gens du nord », des « gens de gauche » et des « gens de droite », des nationaux de souche et des personnes plus fraîchement arrivées sur le territoire national. Dans ce sens, la nation est la plus inclusive des communautés que les hommes aient inventées, celle qui accueille et unit le plus grand nombre de différences. Elle est plus grande que la famille, la tribu, la profession ou la cité.

Cette nation culturelle, c’est avant tout une patrie, un patrimoine légué par les pères : une langue, des traditions et des mœurs. Le mot nation désigne, lui, la communauté vivante de ceux qui sont unis par ce patrimoine. Cette nation culturelle est le terreau nécessaire à la naissance de la nation civique, c’est-à-dire la nation corps politique prenant en main son destin. Contrairement aux théoriciens du contrat social qui voient dans la nation civique un simple pacte juridique unissant un corps de citoyens que rien ne relie par ailleurs, l’histoire nous apprend que toutes les premières nations civiques qui naissent en Europe à compter de la fin du XVIIIe siècle ont poussé sur l’humus des nations culturelles. Cette articulation nation culturelle/nation civique m’intéresse tout particulièrement.

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Cette nation n’est-elle pas éminemment chrétienne en ce qu’elle est un terrain d’exercice privilégié pour sa doctrine sociale ?

L’idée de nation tient une place importante dans la philosophie sociale chrétienne car celle-ci s’enracine, via la réappropriation thomiste du XIIIe siècle, dans la philosophie politique d’Aristote selon laquelle l’homme est un animal social : il ne trouve pas sa propre réalisation en lui-même, mais avec, par et pour les autres. L’homme naît et grandit dans une famille et dans un peuple dont il tire les ressources matérielles, culturelles, morales et spirituelles nécessaires à son développement.

Dans la perspective chrétienne, cette réalité anthropologique peut être éclairée par la théologie. Le pape Jean-Paul II nous invitait à voir dans le mystère de l’Incarnation une véritable « théologie de la nation ». En effet, lorsque le Verbe se fait chair en Jésus, il demeure vrai Dieu et se fait également vrai homme, né en un temps, un lieu et une histoire. Jésus ne peut être réellement compris en dehors de son appartenance au peuple juif, la nation avec laquelle Dieu a conclu sa première alliance. Il n’est ni un apatride, ni un robinson ! Jésus épouse toute la réalité de la condition humaine et il naît donc dans une terre, au cœur du peuple, dans une famille modeste au sein de laquelle il va suivre tous les rituels consacrant l’entrée de l’enfant dans sa communauté sociale (circoncision, présentation au temple, montée en famille à Jérusalem pour la Pâque). Le pape polonais en tire l’idée que tout homme est d’abord le fils de sa nation avant d’en être le père, le sujet avant d’en être l’artisan. La nation se présente à chaque homme à la fois comme un don et comme une tâche : un don gratuit et habilitant, une tâche consistant à actualiser et faire progresser le patrimoine reçu. [...]

La jeune garde intellectuelle de la droite : James Matthew Wilson, pour l’amour du beau

Un artiste devenu universitaire, la chose aurait de quoi surprendre en France où le cloisonnement et la spécialisation sont un indépassable. Et pourtant, du désordre général de l’université américaine, James Matthew Wilson a pu tirer profit pour investir les champs de la connaissance qui l’attirait : l’art et la politique, la métaphysique et la théologie.

Une conception large de l’intellectuel qu’il tire d’une lecture assidue de Jacques Maritain, l’un de ses grands inspirateurs : la philosophie n’est pas pour lui une discipline, mais une manière d’appréhender la vie. Originaire du Michigan, fils d’un professeur de biochimie et de neuroscience, James Matthew Wilson a donc débuté poète (le « nouveau formalisme »), avant de devenir professeur d’humanités à l’université de Villanova.[...]

Sohrab Ahmari, catholique intégraliste

Parmi les intellectuels conservateurs d’outre-Atlantique, Sohrab Ahmari est sans doute l’un des plus atypiques. Né à Téhéran en 1985, il émigre adolescent, aux États-Unis. Communiste dans sa jeunesse, il se lance dans une brillante carrière journalistique et collabore un temps au Wall Street Journal.

À l’issue d’un chemin qu’il raconte dans son autobiographie, From Fire, By Water, il se convertit au catholicisme en 2016, et se fait l’un des critiques les plus acerbes du consensus libéral régnant au sein de l’establishment républicain. En 2019, un débat houleux, très suivi, l’oppose au chef de file de ce courant, le policé David French. L’argument est le suivant : face à l’hégémonie culturelle de la gauche woke, les conservateurs doivent-ils se contenter de revendiquer la liberté d’expression pour tous dans le cadre libéral, ou mettre en place une stratégie plus assertive visant à établir une société du bien commun ? [...]

Ayn Rand : la papesse de l’ultra-libéralisme aux enfers

L’enfer ne ressemble pas vraiment à l’idée qu’elle s’en faisait. En guise de chaleurs diluviales et de cataractes bouillantes, il n’y a qu’un open-space aux dimensions infinies. Au-delà des vitres teintées, une sorte de brume jaunâtre s’étend dans toutes les directions. Une moquette râpée et légèrement humide recouvre le sol et semble vouloir aspirer ses semelles à chaque pas. L’endroit a l’air désert au premier abord, mais deux types l’interpellent brusquement depuis un box à sa droite. Le premier est un jeune binoclard au front large et le second a l’air d’un inverti légèrement simplet, avec ses bouclettes blondes et ses grands yeux sombres où flotte une vague démence.

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– Gottverdammt, enfin une nouvelle arrivante ! Johann Caspar Schmidt, alias Max Stirner pour vous servir. Cet énergumène â coté se fait appeler Pico. L’énergumène lui adresse un regard distrait avant de se remettre au travail. Il trace fiévreusement des courbes avec une sorte de mine de plomb attachée à un sextant.
– Ne faites pas attention à lui, précise Max Stirner. Il vit mal son cinquième siècle d’éternité.
– In coelo est naturaliter dextrum, et illud non mutatur quamis partes orbis mutentur ! glapit Pic de la Mirandole en dressant un doigt vengeur vers le faux plafond.
Stirner lève les yeux au ciel et désigne une chaise à la jeune femme.
– Expliquez-nous donc ce que vous faites au Malebolge.
– Le Malebolge ?
– Le huitième cercle ! On ne vous a rien dit ? Vous n’avez pas lu Dante ? Le cercle réservé aux faux prophètes, aux charlatans, aux prévaricateurs et à toutes les langues empoisonnées. [...]

La jeune garde intellectuelle de la droite : Jennifer A.Frey, thomiste analytique 

Nous devrions regarder plus souvent à l’Ouest. Déjà, au siècle dernier, quand la philosophe Elizabeth Ans- combe se convertissait au catholicisme romain, qu’elle explicitait la pensée de Wittgenstein tout en épousant le philosophe Peter Geach, qu’elle déboulonnait un à un les arguments en faveur du droit à l’avortement, qu’elle accouchait de sept enfants, et finissait par dresser le portrait inimitable de la fragmentation de notre morale moderne et de nos survivances déboussolées de la tradition chrétienne, que faisions-nous, pendant tout ce temps ? Nous buvions le lait caillé de la phénoménologie allemande, avachis sur un existentialisme de divans et d’édredons.

Enfin le xxie siècle vint, et les universités françaises, accueillirent, timidement, la vague analytique anglo-saxonne. Mais, avec des manières de vierge sans pratique, la pensée française empoigna maladroitement les nouveautés du Nouveau-Monde. Nous nous sommes laissé ensemencer par les gender studies et la philosophie des sciences, mais nous n’avons pas vu le néo-aristotélisme et le néo-conservatisme. Tournons-nous vers l’Ouest, et observons les nouvelles égéries américaines. Tenez, au hasard, voici Jennifer A. Frey. Elle est docteur en philosophie, mère de six enfants et de six poulets, comme elle dit, épouse d’un philosophe, belle comme la destinée manifeste, elle a surmonté « Le relativisme démodé » de sa famille pour se convertir à Thomas d’Aquin et au catholicisme. [...]

[Idées] Jean Vioulac : Marx triste 
Notre époque est, en son essence, celle de la catastrophe, c’est-à-dire du nihilisme. Penser à sa mesure oblige, selon Vioulac, à radicaliser la phénoménologie de Husserl, à démanteler à sa suite les structures métaphysiques pour révéler leur arbitraire flottement au-dessus du néant. La philosophie, devenue archéologie, doit refuser l’Archè, se faire anarchique, et renouer avec sa négativité initiale. Cet anarchisme est une position ontologique fondamentale ; il s’agit, comme y invitait Nietzsche, de « lorgner de l’œil le plus méchant de tous les abîmes du soupçon ». Le regard de Vioulac est méchant certes, mais désespéré plus encore. [...]
La jeune garde intellectuelle de la droite : Samuel Fitoussi, moraliste 3.0

L’esprit français du moraliste, ce miroir baladé pour déformer par la satire et l’autodérision notre petite comédie humaine, qui préfère à l’exposé systématique du moralisateur les mille vicissitudes du réel, cet esprit disions-nous a trouvé une postérité fertile en la personne de Samuel Fitoussi. Fondateur avec quelques camarades de lycée de la très hilarante Gazette de l’étudiant, le jeune homme dispose d’un talent certain pour croquer des personnages archétypaux, pour en saisir les caractères et les inclinaisons profondes, pour sentir en un mot leur potentiel comique. L’étudiant de Sciences Po, le jeune macroniste, la féministe de Tolbiac ou l’électeur d’Éric Zemmour : tous ont un jour été saisis par l’acide de sa plume, avec ce fond de bienveillance et de drôlerie qui le caractérise.

Jadis anodine, la pratique avait déjà de quoi heurter des jeunes gens ne sachant plus rire d’eux-mêmes, qui s’effarouchent à la moindre généralisation. Au début du mouvement Black Lives Matter pourtant, alors que pullulent des fausses nouvelles en tout genre sur le prétendu racisme systémique de l’État américain, Fitoussi devient sérieux et ose l’incartade. Ne se contentant pas seulement, comme beaucoup alors, d’arguer la différence des cultures américaine et française pour repousser l’offensive racialiste, il démontre, preuves à l’appui, que la police américaine ne tue pas plus les noirs, du fait de la couleur de leur épiderme. [...]

La jeune garde intellectuelle de la droite : Pierre Valentin, le cauchemar des wokes
Juillet 2021. Une note en deux volets de la Fondation pour l’innovation politique, dirigée par Dominique Reynié, fait sensation : il n’existait aucune étude généraliste en France pour disséquer le phénomène woke qui fait tant de ravages dans le monde anglo-saxon. Avec L’idéologie woke. Anatomie du wokisme, le brillant Pierre Valentin comblait un manque grave en analysant le wokisme à un niveau méta, décryptant les ressorts communs mais cachés (y compris psychologiques) de la théorie du genre et du racialisme, des disability ou des fat studies. Sa conclusion : traque contre toute trace de normes sociales, le wokisme n’est qu’une pulsion négative de destruction de l’ordre existant.

L’Incorrect

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