Skip to content
Mathieu Detchessahar : « C’est le bien commun qu’il faut reconstruire »
L’extension indéfinie de la logique du marché s’oppose à toute existence du bien commun, qui suppose l’existence de mœurs partagées, sans lesquelles aucune société n’est viable, argumente Mathieu Detchessahar, professeur à l’institut d’administration des entreprises de l’université de Nantes et auteur de Le Marché n’a pas de morale (Éd. Le Cerf, 2015). La théorie libérale postule l’existence d’une main invisible selon laquelle l'ensemble des actions individuelles des acteurs économiques, guidées uniquement par l'intérêt personnel de chacun, concourt au bien commun. Croyez-vous qu’une telle théorie se vérifie dans les faits ? La main invisible du marché, c’est la forme moderne et sécularisée de la providence pour les économistes libéraux ! Elle assure que l’intérêt collectif sera servi même lorsque personne ne s’en préoccupe, et peut-être d’autant mieux que personne ne s’en préoccupe !  Si l’on en croit Adam Smith, « le marchand, tout en ne cherchant que son intérêt personnel, travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler ». Aux figures emblématiques du citoyen vertueux ou du saint auxquelles les philosophies politiques classiques s’en remettaient pour servir le bien commun, le libéralisme économique substitue celle du marchand, calculateur et âpre au gain. Ce nouvel héros du bien commun a sans doute moins de panache que ses prédécesseurs mais il semble aux libéraux plus réaliste et efficace, la recherche de la richesse étant un levier de motivation sans fin. Libérons donc la dynamique des intérêts individuels et laissons-les s’exprimer au sein d’un lieu qui les contraindra le moins possible – le marché – et alors la magie de la main invisible pourra s’opérer. Les passions privées de la richesse, du luxe ou de la possession sont bonnes pour la société toute entière car elles mettent en branle la machine économique. « Les vices privés feront les vertus publiques », comme l’écrivait Bernard Mandeville dans sa fameuse fable des abeilles. Cette philosophie sociale autant qu’économique est d’une certaine manière très séduisante : elle promet un maximum de liberté individuelle, elle invite chacun à ne se préoccuper que de ses intérêts personnels et à ne jamais s’embarrasser des questions d’intérêt collectif, elle libère tout le monde des vieilles exigences morales de bienveillance, d’amitié civique ou de charité qui deviennent inutiles puisque quelqu’un s’occupe pour nous des dimensions collectives de la vie sociale. La main invisible fait le boulot à notre place ! Elle est un « petit mécanisme producteur de paradis », pour reprendre une expression de Simone Weil. Dans la grammaire libérale, le bien commun peut être assuré sans que l’on ait à poser l’exigence du progrès moral des sociétaires. Il ne sera pas moins bien servi en s’en remettant à la dynamique des intérêts individuels, aux contrats et au libre marché. Plus besoin de socle éthique commun à entretenir et à transmettre ! Précisément, ces dynamiques contractuelles alimentées par la logique des intérêts ne sont-elles pas puissamment productrices de richesses à partager entre tous les membres de la société et, dans ce sens, bonnes pour la collectivité toute entière ? Elles le sont parfois bien entendu. Mais, dans le même temps, elles menacent toujours de saper les fondements de la société. Dès le XIXe siècle, ces « libres » contrats s’attaquent à la dignité du travail, génèrent des inégalités gigantesques et précipitent des millions de prolétaires dans les bras du socialisme révolutionnaire face au drame de la question sociale. Aujourd’hui, les marchés livrés à la seule logique des intérêts individuels ont conduit au saccage environnemental et à l’impasse écologique, mais aussi à la vente de « libres » crédits à des emprunteurs sans revenu, sans emploi, sans patrimoine – les fameux crédits subprimes – qui ont conduit à la grande crise financière de 2008. À un temps de croissance succéda alors un effondrement soudain qui supposa d’appeler les États à la rescousse pour injecter des milliards d’argent public dans l’économie. Si les bénéfices de l’industrie financière sont revenus à quelques-uns, les pertes ont été, elles, très largement collectivisées ! La crise financière aura coûté 40 points de dettes à l’Etat français… Sur un tout autre terrain, observons que les dynamiques marchandes, laissées à la seule logique des intérêts individuels, s’attaquent également à notre imaginaire culturelle et à nos mœurs. C’est le cas lorsqu’on livre la télévision et ses programmes aux marchands qui n’ambitionnent que de « vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Cola » ou lorsque s’affichent sur les murs du métro parisien les publicités du site marchand Gleeden qui propose la vente de relations adultères. On le voit, aucune main invisible ne vient protéger la qualité de notre environnement ou la force liante de nos mœurs communes qui nous permettent de vivre heureux ensemble dans un monde partagé.
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Conservatisme libéral ou barbarie ?
Le libéralisme n’a pas tenu sa promesse de mondialisation heureuse puisqu’il a accru les inégalités au sein des populations. Il est urgent de réguler une idéologie devenue folle à force d’ignorer toute notion de limite. La mondialisation visait à mettre le monde en relation, dans tous les domaines, par la libéralisation des échanges. Que les capitaux, les marchandises, les personnes, les informations, les techniques circulent et le monde devait s’en porter mieux. La promesse ? Une « mondialisation heureuse ». Le monde est bel et bien devenu un monde de transactions mais il est désenchanté : la mondialisation a conduit l’humanité à perdre ses repères. Y compris ceux d’un libéralisme économique dont elle trahit toutes les valeurs originelles, celles de la main invisible d’Adam Smith par exemple, pour qui l’individu « poursuivant son propre intérêt » fait « avancer celui de la société plus efficacement que s’il y visait vraiment ». Nous en sommes fort loin. La mondialisation de la croissance des inégalités Que mondialisation et libéralisme puissent toujours être envisagés comme synonymes est devenu discutable. Pourtant, que la volonté de développer une économie mondiale ait été libérale n’est pas douteux. Cela devait, par extension de la croissance, provoquer un enrichissement généralisé et la diffusion du modèle de la démocratie libérale. Pour quel résultat ? Depuis 2000, 1 % des individus les plus riches du monde se sont partagé 50 % de l’augmentation globale des richesses et la moitié des humains ne reçoivent aucun bénéfice de l’accroissement mondial de ces richesses. Pour la seule année 2017, ce 1 % des plus riches du monde s’est réparti 82 % de la croissance. En France ? La moitié de la richesse produite entre 2000 et 2015 est allée dans le portefeuille de 10 % de la population. Aujourd’hui, huit hommes possèdent autant que la moitié des autres humains. Au rythme où va la mondialisation, la Terre devrait compter son premier « super-milliardaire » vers 2050, autrement dit le premier humain à voir son patrimoine individuel dépasser le millier de milliards de dollars. Pour dépenser cela, l’« élu » aura besoin d’environ 2 740 ans à raison d’un million de dollars par jour. Sauf mauvaise foi, rien de ces chiffres ne peut faire penser à Adam Smith, Mandeville ou même Hayek ; il n’est pas besoin d’être libéral pour l’admettre : les penseurs du libéralisme seraient les premiers à se sentir trahis par une mondialisation qui produit un nouveau milliardaire tous les deux jours, et une oligarchie hors-sol. La mondialisation ou la dernière utopie « progressiste » déçue ? D’après Macron, un affrontement approche entre, selon son vocabulaire, le « progressisme », les tenants de la mondialisation – aveugles à tous les dérèglements – et les « nationalistes », le Mal, tant il pense que « le nationalisme c’est la guerre ». Comme si le Progrès avait donné des gages de paix. Il y a dans cette façon binaire de concevoir le monde quelque chose d’inquiétant ; et de sectaire ou de gnostique, au sens où l’entendait le penseur conservateur autrichien Éric Voegelin. (...) À découvrir dans le dernier numéro de L’Incorrect et en ligne pour les abonnés.
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Les obsédés de l’insaisissable
« L’amour espère tout, et son espérance n’est jamais confondue ». Kierkegaard, Éphémérides théologiques de Louvain / « Si peu qu’il représente d’espérance, ne gâchons pas Dieu ». Montherlant / « Il n’y a pas de plus haute espérance que le désespoir surmonté ». Bernanos Quoi de plus beau en des temps troublés, que de parler d’espérance ? Des gilets jaunes à toutes les formes d’insurrection, celle que nous choisissons ira vers la sainteté et les promesses de résurrection. Le reste, on laisse ça au temps médiatique (BFM en boucle dans le salon, Le Monde sur la table de la cuisine). La rue a des airs d’émission de télé. Une espèce de villa des cœurs brisés, où le cœur deviendrait le portefeuille. Tout le monde depuis un gros mois fait des blagues sur les ronds-points. Les gilets investissent le territoire Les choses ne semblent pas bien claires – on commence à manifester contre la hausse du carburant. C’est la goutte de Diesel qui fait déborder le vase. Les choses s’emballent. Tout le monde parle. Tout le monde a un truc à revendiquer. On retrouve la ville, les gestes, le graffiti. On retrouve les autres. Chaque samedi. On fait lien. L’espérance est là. On savait les nations mortelles. Et on attendait l’aventure. L’espérance est collective. Elle est notre rapport au temps et à la possibilité. Autrui doit espérer aussi et la possibilité vivra. Le reste, on s’en fout. « Les gens de droite sont toujours aigres. Ceux de gauche ont une espérance imbécile. Reste les frivoles ». (Chardonne, 2 mai 1961) « Ne pleurez pas comme ceux qui n’ont pas d’espérance ». Saint Paul L’espérance semble être le dernier sentiment qui fait entrevoir comme probable la réalisation de ce que l’on désire. Une force de conservation effroyable. L’une des trois vertus théologales (avec la foi et la charité) qui nous porte à penser que nous serons sauvés en obtenant la grâce « win à Super Mario vs Un livre dont vous êtes le héros ». Sans l’espérance, il n’y a plus rien. Elle suppose la patience et la confiance en l’avenir. Elle nourrit les aspirations, les désirs et les perspectives. Une attente du bien. Tout cela ne pouvant exister qu’en Dieu – que nous espérons posséder. À l’inverse, les romantiques dénonçaient la fragilité et le caractère trompeur des espérances au profit de la mélancolie et encensaient la posture du désespéré : la complainte sera toujours plus facile : « et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse ? » (..) A lire en ligne pour les abonnés ou à découvrir dans le dernier numéro de L'Incorrect.
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
La Manif Pour Tous porte plainte contre Marlène Schiappa
À la suite de la déclaration de Marlène Schiappa qui dénonçait « l'existence d'une convergence idéologique » entre La Manif Pour Tous et « les terroristes islamistes » dans une interview donnée à l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, La Manif Pour Tous a décidé de de porter plainte demain, vendredi 22 février, pour diffamation publique devant la Cour de Justice de la République.
La Manif Pour Tous exige des excuses de Marlène Schiappa
" Il existe une convergence idéologique entre la Manif pour tous et les terroristes islamistes" déclare Marlène Schiappa dans une interview à paraître demain dans Valeurs Actuelles. Une sortie aussi provocante qu'irresponsable de la secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les hommes ne pouvait que susciter une réaction des incriminés
ACCUSÉ BARBARIN, LEVEZ-VOUS !
A la faveur d’un buzz profitable, l’éventuel report de sa sortie, Grâce à Dieu, le nouveau film de François Ozon débarque aujourd’hui dans nos salles. Nul doute que le faux suspense entretenu ces derniers jours augmentera ses entrées, tant mieux pour ses producteurs ; tant pis pour les autres : l’Église et ce qui lui reste de fidèles.
Charles Gave : « L’État doit se limiter au domaine régalien »
Entrepreneur libéral et fondateur de l’Institut des Libertés, Charles Gave refuse l’emprise de l’État dans la vie des citoyens et considère que celui-ci doit se limiter au domaine régalien. Il admet cependant qu’il faille se défendre contre les pratiques anticoncurrentielles de certains pays. Quel doit être, selon vous, le périmètre de l’État ? Doit-il se limiter au domaine régalien ou intervenir plus largement sur le plan économique et social ? L’État doit se limiter au domaine régalien c’est-à-dire la justice, la police, l’armée et la diplomatie. La plupart de ces prérogatives régaliennes sont d’ailleurs souvent mal exercées en France, par manque de moyens et de volonté politique. Il faut aussi y ajouter la monnaie, c’est pourquoi la décision d’instituer l’euro était une faute monumentale qui a fait la fortune de l’Allemagne et la ruine de toute l’Europe du Sud. Il faudrait enfin y ajouter l’aménagement du territoire car dans un espace limité, l’aménagement ne peut être fait de manière anarchique. Tout le reste doit relever de l’initiative privée. Que proposez-vous, par exemple, dans le domaine de la santé ou de l’éducation ? Je milite pour une libération de ces secteurs de leur emprise étatique. L’éducation est un service public mais je ne vois pas ce qui justifierait que celui-ci soit assuré par des fonctionnaires. Quand la Suède a fait faillite en 1992, elle s’est relevée en désétatisant l’éducation. Elle a ainsi instauré un chèque éducation donné par l’État à chaque famille qui peut ainsi scolariser ses enfants dans l’école de son choix. Elle permet la création d’une école sur un territoire dès lors que sept parents sont réunis. On est ainsi passé d’une logique d’un État fournisseur à un État prescripteur. Concernant la sécurité sociale, je m’inspire du modèle singapourien. Là-bas existe une franchise qui alloue une certaine somme annuelle à chaque citoyen pour sa santé. S’il dépense moins que le seuil de la franchise, une partie du surplus lui revient, sous forme de bonus tandis que l’autre alimente les caisses de la solidarité nationale pour soigner ceux qui dépassent ce même seuil. Prenons un exemple : imaginons que l’État alloue à chaque citoyen la somme de 5 000 €/an pour se soigner. Si un individu ne dépense que 3 000 €, les 2 000 € restants seraient partagés entre 1 000 € qui lui reviendraient sous forme de bonus et 1 000 € qui seraient reversés à l’État pour financer les dépenses de santé de ceux qui sont au-dessus du plafond et qui continuent à être intégralement remboursés. Une manière de responsabiliser les citoyens par un système de bonus, meilleur que toute forme de contrainte. (...) À découvrir dans le dernier numéro de L’Incorrect et en ligne pour les abonnés.
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Vous souhaitez lire la suite ?

Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !

Formule Intégrale

À partir de 5,80€ / mois

  • Papier
  • Web
  • Tablette
  • Mobile
Formule numérique

À partir de 4,10€ / mois

  • Web
  • Tablette
  • Mobile
« COMEDY UNLEASHED » LIBÈRE LA COMÉDIE
Un nouveau club de stand-up dédié à la liberté d’expression réunit à Londres une bande de dingues qui n’ont peur de rien. Andy Shaw et Andrew Doyle, ses deux fondateurs, sont récompensés pour leur audace.

L’Incorrect

Retrouvez le magazine de ce mois ci en format

numérique ou papier selon votre préférence.

Retrouvez les numéros précédents

Pin It on Pinterest