ACCUSÉ BARBARIN, LEVEZ-VOUS !

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A la faveur d’un buzz profitable, l’éventuel report de sa sortie, Grâce à Dieu, le nouveau film de François Ozon débarque aujourd’hui dans nos salles. Nul doute que le faux suspense entretenu ces derniers jours augmentera ses entrées, tant mieux pour ses producteurs ; tant pis pour les autres : l’Église et ce qui lui reste de fidèles.

 

Lorsqu’on avance masqué – tourner dans le secret jusqu’à donner un nom de code pour les quelques jours de tournage à Lyon – c’est soit pour vous surprendre un bouquet de fleur à la main, soit pour vous poignarder dans le dos. Et on se doute que ce n’est pas pour la première option qu’on nous serine toute la journée que « Grâce à Dieu n’est pas un film contre l’Eglise ». L’ouverture soignée nous présente le cardinal Barbarin dans son costume ecclésiastique, de dos, l’ostensoir à la main, surplombant Lyon depuis la colline de Fourvière. Scène brève mais hautement symbolique : « Primat des Gaules » n’est pas qu’un titre, mais l’incarnation de l’omnipotence et de l’autorité, nous suggère Ozon.

 

 

DE L’ÉCOUTE DES VICTIMES…

 

Grâce à Dieu retrace la naissance de La Parole Libérée, une association fondée à Lyon en 2015 par des anciens du groupe scout Saint-Luc, victimes d’agressions sexuelles par le père Bernard Preynat dans les années 1980 et 1990. S’il est précisé dès le générique qu’on a affaire à une fiction inspirée de faits réels, les sources du film sont directement tirées de l’association et si les noms des victimes ont été changés, le réalisateur français n’a en revanche pas jugé nécessaire de prendre la même précaution pour l’archevêque de Lyon, son directeur de cabinet (Pierre Durieux) et la chargée d’écoute aux victimes (Régine Maire). Manière à peine dissimulée de désigner l’ennemi.

 

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D’ailleurs, le réalisateur ne tergiverse pas, il entre directement dans le vif du sujet par une voix off, celle d’Alexandre, qui lit ses lettres adressées au cardinal Barbarin. Le texte est factuel, décrivant comment il a été abusé sexuellement par un prêtre. Sans esbrouffe, la mise en scène ambitionne d’épouser le réel, tandis que la narration s’articule en trois parties chacune incarnée par une victime différente, les trois se réunissant à la fin. Alexandre, le bourgeois catho déterminé ; François, athée et volcanique ; et Emmanuel, aussi flingué et intense que Patrick Dewaere. Ozon maîtrise son récit, use de la bonne distance pour révéler la profondeur saisissante de ces victimes, et c’est dans ces moments d’intimité que le film délivre une vérité.

 

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À LA TRANQUILLE IGNOMINIE

 

Si Ozon nous touche en raison du regard qu’il pose sur ses personnages, la description précise des conséquences et le silence assourdissant des familles, il perd en revanche toute pudeur par ailleurs, et se vautre même dans l’ignominie lorsqu’il s’embarque dans un grand règlement de compte. Jamais frontal, le réalisateur attaque de biais, préférant suggérer par des recours cinématographiques perfides. Par exemple, quand Alexandre raconte les faits pour la première fois à Régine Maire, Ozon refuse le champs-contre-champs. Fixant la victime, la caméra prive l’interlocutrice de tout espace compassionnel.

 

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La liberté qu’il offre à ses héros, il en prive ceux qu’il accuse. « Ça n’avait plus de sens de les rencontrer (cardinal Barbarin, Régine Maire) puisqu’il n’y a aucune révélation les concernant », prétend Ozon, alors qu’il ne cesse, justement, de vouloir révéler que ces personnes sont coupables : « Barbarin peut être blanchi par le juge mais ce qu’il a fait est immoral », fait-il dire à l’un de ses personnage.

 

Coupable de ne pas avoir pris l’affaire au sérieux, ainsi met-il dans la bouche de Barbarin cette phrase : « Je n’allais tout de même pas annuler le Liban », à la fin d’une conversation téléphonique avec François qui reste surpris de ne pouvoir rencontrer rapidement le cardinal. Coupable, aussi, d’avoir voulu étouffer le scandale : « Il était au courant », déclare Preynat lors d’une dernière confrontation avec Emmanuel, le prêtre semblant plus pathétique que prédateur.

 

PORTRAIT DE GOLIATH EN DAVID

 

Ozon se voyait David (« Ils sont puissants », affirme l’un de ses personnages), il se révèle Goliath. La montagne suggérée en ouverture qu’il prétend gravir n’est qu’un dos-d’âne usé. Se réclamant du réel, sa représentation n’en est en fait que plus perverse. À l’interprétation intense des victimes, le réalisateur français oppose un Barbarin inexpressif déclamant son texte avec une froideur glaçante : « N’utilisez pas le mot pédophile, qui étymologiquement signifie « aimer les enfants » et notre Seigneur nous dit qu’il faut aimer les enfants », explique-t-il à Alexandre.  

 

Grâce à Dieu ne fonctionne que comme courroie de transmission de son idée préexistante, sans ambiguïté, sans la moindre recherche de vérité, le film est uniquement guidé par la conviction intime du réalisateur que l’unique coupable est l’Eglise elle-même, ici incarnée par Barbarin.

 

« Vous voulez juger un homme ; moi, une institution », affirme François lorsqu’il décide enfin de porter plainte. « Si vous voulez la tête de Barbarin, vous pouvez attendre longtemps », lui rétorque le commissaire. Ozon n’attend ni le procès, ni son verdict et piétine allègrement la présomption d’innocence, une simple mention en fin de générique lui suffit amplement.

 

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LE JUGE OZON

 

« C’est une fiction », rétorqueront ses défenseurs. Alors tout est permis : une succession de montages abjects pour juxtaposer Preynat et Barbarin, la prière comme délit de fuite et la liturgie comme scène de crime. Embusqué derrières ses victimes, Ozon sulfate tout azimut, la Manif Pour Tous se prend même une pulvérisation perdue ; le réalisateur glisse sournoisement que l’Eglise mêlerait homosexualité et pédophilie, ne lui offrant comme porte de sortie que l’apostasie ou la destruction de l’intérieur. Grâce à Dieu ne fonctionne que comme courroie de transmission de son idée préexistante, sans ambiguïté, sans la moindre recherche de vérité, le film est uniquement guidé par la conviction intime du réalisateur que l’unique coupable est l’Eglise elle-même, ici incarnée par Barbarin.

 

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« La constitution formelle d’une œuvre ne met pas seulement en jeu des valeurs d’art mais, au sein d’un même mouvement créateur, des valeurs proprement morales. […] La sincérité, l’honnêteté et l’authenticité, qui ne sont d’ailleurs que trois modes différents de la vérité, selon qu’elle se réfère à l’auteur, au réel ou à l’œuvre elle-même » écrivait le grand critique Amédée Ayfre. En trafiquant le réel, Ozon exploite les blessures pour trahir tout autant ceux dont il parle que ceux auxquels il s’adresse. Accusé Barbarin, levez-vous ! Le juge Ozon vous convoque.

Arthur de Watrigant

 

Grâce à Dieu (2H17)

De François Ozon Avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud

 

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adewatrigant@lincorrect.org

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